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Le
village d'Adamsville au XIXe siècle
La
vie religieuse
La religion,
dont les rites marquent les principales étapes de la vie, occupe
une place prépondérante dans l'existence des habitants d'Adamsville.
Mais l'appartenance religieuse n'est pas une donnée invariable:
elle s'enligne sur les conditions ethniques, sociales et économiques
particulières à une région, des facteurs qui influencent grandement
le comportement des individus et des groupes impliqués.
Les
religions en présence
Les fidèles de huit confessions différentes cohabitent à Adamsville
en 1871, les catholiques et les protestants formant un peu moins
des deux tiers des effectifs. Parmi les catholiques, aucun Irlandais
et seulement une Anglaise: à Adamsville, le catholicisme est exclusivement
canadien-français. L'inverse est moins vrai, cependant, puisqu'on
remarque la présence de huit francophones protestants sur les listes
nominatives.
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Les
religions à Adamsville
|
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1871
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1901
|
1931
|
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Nombre
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%
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Nombre
|
%
|
Nombre
|
%
|
|
Catholiques
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94
|
42,7
|
115
|
71,9
|
188
|
95,4
|
|
Anglicans
|
47
|
21,4
|
39
|
24,4
|
9
|
4,6
|
|
Méthodistes
|
12
|
5,4
|
5
|
3,1
|
-
|
-
|
|
Baptistes
|
11
|
5
|
-
|
-
|
-
|
-
|
|
Congrégational.
|
4
|
1,8
|
1
|
0,6
|
-
|
-
|
|
Presbytériens
|
3
|
1,14
|
-
|
-
|
-
|
-
|
|
Friends
(Quakers)
|
4
|
1,8
|
-
|
-
|
-
|
-
|
|
Kirks
|
7
|
3,2
|
-
|
-
|
-
|
-
|
|
Autres
|
38
|
17,7
|
-
|
-
|
-
|
-
|
|
Total
|
220
|
|
160
|
|
197
|
|
Source
: Recensement du Canada
Outre les anglicans et ceux qui se déclarent uniquement «protestants»,
peut-être parce que ce sont des sectateurs qui craignent l'intolérance,
les religions protestantes rassemblent bien peu d'adeptes. La présence
des disciples Friends vaut tout de même la peine d'être soulignée,
ne serait-ce que pour l'originalité de leur enseignement. Quant
aux Kirks of Scotland, ce sont des presbytériens.
Les Friends, tous rassemblés au sein de la famille de Abner Beedee,
71 ans, né aux États-Unis, sont en fait des Quakers dont le lieu
de rassemblement est le village de East Farnham. La doctrine de
la «Société des Amis» se caractérise par l'extrême dépouillement
du culte, le refus de tout sacrement, liturgie et institution ecclésiastique.
Les Quakers ont une conduite morale exemplaire, ils se tiennent
en retrait de la vie sociale et politique et ils refusent de prêter
serment et de porter les armes.
En 1901, au gré de l'avance des Canadiens français et du départ
de plusieurs anglophones, la situation religieuse a grandement évolué.
Disparus les baptistes, les presbytériens, les Kirks, les Friends
et les «protestants»; en voie d'extinction les méthodistes
et les congrégationalistes. Désormais, seuls les catholiques et
les anglicans comptent vraiment. Le recensement de 1931 consacre
la suprématie définitive du catholicisme sur les autres confessions.
Les
anglicans
En 1854, les anglicans établissent un premier lieu de culte dans
la nouvelle Academy, édifice qui sert également «for the purpose
of holding all Religions Meetings by all Protestants Denominations»
49.
L'embauche d'un pasteur anglican comme directeur de l'école, en
1857, permet toutefois de croire que cette cohabitation multiconfessionnelle
fut de courte durée.
La même année, l'arrivée du révérend A. C. Scarth permet aux anglicans
d'Adamsville de profiter de services religieux plus réguliers, soit
«every second Sunday evening". Mais la participation aux offices
divins est faible et irrégulière, «with the Adams family the
only one to be depended on», déclare le pasteur en 185950.
L'Academy sert de lieu de culte jusqu'à la construction de l'église
anglicane, à une date qu'on ignore. Cependant, sans grand risque
de se tromper, on suppose que l'église anglicane fut érigée entre
1871 et 1875, sur un terrain adjacent à l'Academy. D'une capacité
de 200 places, cette église ne dessert plus que 74 fidèles en 190151.
Les
catholiques
À Adamsville, le catholicisme s'établit dans un milieu qui, sans
être hostile, n'est pas accueillant. «Le protestantisme domine
dans cette place», écrit E. Crevier, curé de Saint-Césaire,
dans un rapport du 31 octobre 1867 soumis à l'évêque de Saint-Hyacinthe.
Il ajoute: «Il y a ici sept familles catholiques [...] dont
les chefs travaillent dans les moulins, et dans un cercle d'un demi-mille
de rayon partant du village, il peut y avoir 10 familles catholiques.»
C'est trop peu pour songer à former une paroisse. Le prêtre considère
néanmoins qu'il y a urgence d'établir un endroit de prière pour
ces familles catholiques éloignées des églises, d'autant plus que
«Les prédicants les visitent souvent et laissent de tristes
traces sur leur passage» 52.
En 1842, les rares catholiques du canton de East Farnham recourent
aux missions de passage à Granby, Dunham ou West Farnham pour leurs
besoins spirituels. Cependant, ils adoptent bientôt la chapelle
de la mission Notre-Dame-du-Sacré-Cœur, à Granby, dont le prêtre
en charge, M. Kerston, aurait d'ailleurs été le premier à dire la
messe dans le canton Farnham; lors de sa visite annuelle, au temps
de Pâques, les fidèles se rassemblant chez François Domingue, «en
arrière du bois d'Adamsville» . Plus tard, le curé de Granby,
J.M. Balthazard, célèbre la messe à Adamsville cinq ou six fois
par année, tantôt chez Joseph Saint-Germain, tantôt chez Janvier
Domingue ou Euzèbe Bonnette.
C'est un autre missionnaire, Michel Mc Auley, qui entreprend les
premières discussions sur l'opportunité de construire une chapelle
dans le canton de East Farnham, préférablement à Adamsville. Mais
l'opposition farouche des catholiques de Hungerford's Mills, le
futur village de Saint-Alphonse, quant au choix du site empêche
toute progression du dossier durant plusieurs années. En 1869, «après
bien des hésitations, suggestions, projets divers, la place de l'église
de la future paroisse Saint-Vincent est enfin définitivement fixée
au village d'Adamsville» 53,
sur un terrain de trois acres donné par George Adams.
La
chapelle
Les travaux de construction de la première chapelle d'Adamsville
débutent en 1870, mais sont bientôt abandonnés pour reprendre en
1871 sur une échelle plus restreinte et un peu à l'écart des premières
fondations. Un édifice de 36 X 24 pieds est bientôt érigé, «[...]
au moyen de souscriptions, dons, corvées d'hommes et de harnais,
ouvrages de main-d'œuvre, le tout volontairement» 54.
Pour meubler la chapelle, les syndics achètent 39 vieux bancs ayant
autrefois servis dans une église protestante d'Allen Corner. L'adjudication
de 30 de ces bancs donne lieu à une surenchère des fidèles, l'un
d'entre eux offrant 12$ pour garantir sa place dans l'église. En
tout, cette première mise à l'enchère des bancs rapporte environ
400$.
Le cas de la chapelle enfin réglé, encore fallait-il obtenir les
services réguliers d'un prêtre. Les fidèles, peu exigeants, considèrent
alors qu'une visite tous les quinze jours serait suffisante. Ce
n'est pas l'avis du clergé, inquiet de l'influence grandissante
du protestantisme auprès des catholiques et de la hausse de l'impiété.
En effet, les protestants font des efforts soutenus pour convertir
les catholiques, et ils réussissent à en attirer quelques uns à
leurs meetings; d'autres fidèles, qui ne peuvent assister à la messe
du dimanche, s'occupent à travailler une partie de la journée, contrevenant
ainsi aux préceptes religieux. «Il est vrai que ce ne sont
là que de rares exceptions; cependant, il est à craindre que cet
état de chose ne s'aggrave, et un Prêtre [...] ferait disparaître
le mal à sa racine», affirme le curé de Granby55.
Il faudra encore attendre un an, et la fondation de la paroisse
Saint-Vincent, pour que ce souhait soit exaucé.
Fondation
de la paroisse Saint-Vincent
La requête des francs-tenanciers pour la fondation de la paroisse
Saint-Vincent date du 19 mai 1873; elle porte 92 signatures, dont
76 croix d'analphabètes. Les requérants exposent qu'ils sont 130
familles catholiques et 400 communiants, paroissiens de Saint-Romuald
de Farnham, de Notre-Dame de Granby et de Saint-François-Xavier
de Shefford, et qu'ils se trouvent éloignés de neuf et douze milles
de leurs églises respectives. Ils demandent à l'évêque l'érection
d'une paroisse, «sous le vocable de tel Saint qu'il lui plaira
de choisir», qui comprendrait 155 lots de 200 acres chacun,
soit 31 000 acres de terre à prendre dans le quatrième, le cinquième
et le sixième rang du canton de East Farnham56.
Comme c'est la pratique, Mgr LaRocque mandate le curé Phaneuf de
Waterloo pour vérifier le bien-fondé de la requête; le rapport de
ce dernier confirme les dires des pétitionnaires. Mais il fallait
trouver un nom pour la nouvelle paroisse. Or, à cette époque, les
Dominicains français emménageaient dans leur couvent à Saint-Hyacinthe
et, «[...] pour honorer leur Ordre, Mgr LaRocque jugea fort
convenable et bien délicat de placer la nouvelle paroisse sous la
protection du grand Saint-Vincent, une des gloires de son ordre»
57.
Le décret d'érection canonique, daté du 20 septembre 1873, stipule
que l'ordinaire érige le territoire précédemment décrit «en
titre de cure et de paroisse sous l'invocation de Saint-Vincent
Ferrier confesseur [...] la paroisse devant néanmoins être désignée
par le titre de paroisse de Saint-Vincent, sans y ajouter le mot
Ferrier» 58.
L'érection civile de la paroisse a lieu le 7 février 1874. Le premier
curé résidant, J.A. Gatien, arrive à Adamsville le 5 octobre 1873
et demeure en poste jusqu'au 28 février 1874. Il est remplacé par
A. Desnoyers.
Les premiers marguilliers, Pierre Chabot, John O'Connor et Narcisse
Vincent Crotteau, sont élus le 29 mars 1874. Les connétables, dont
le rôle principal est de maintenir le bon ordre dans l'église, sont
choisis le 3 mai suivant; François Jasmin s'occupera de la nef et
Eusèbe Dupuis du jubé.
La première visite de l'évêque de St-Hyacinthe, Mgr LaRocque, s'effectue
les 28 et 29 juin 1874. Le prélat fait alors trois recommandations...
et une menace: «1er bâtir une église, 2e prendre la chapelle
et en faire un presbytère, 3e avoir bien soin de leur curé»
À défaut d'accomplir promptement ces directives, «le curé
serait enlevé, et l'église fermée» 59.
La
construction de l'église et du presbytère
L'absence de presbytère cause beaucoup de soucis aux premiers curés
de la paroisse. J. A. Gatien, par exemple, demeure d'abord chez
Eusèbe Bonnette, dont la maison est située un peu au nord de l'église
actuelle. Après un mois d'hébergement à cet endroit, il décide d'acquérir
la propriété de 20 acres de son locateur pour la somme de 2 300$.
Mal lui en pris, car cette transaction le plonge dans des problèmes
financiers insolubles qui le forcent bientôt à quitter la paroisse.
Son successeur, A. Desnoyers, a lui aussi sa part de problèmes.
Il habite d'abord un mois dans la maison du curé Gatien, qui n'a
pas encore réussi à vendre sa propriété, puis, sans domicile fixe,
il demeure chez des confrères de la région, ne revenant à Adamsville
que pour célébrer la messe.
Devant l'urgence de la situation, les paroissiens de Saint-Vincent
répondent promptement aux directives de l'évêque et décident de
régler simultanément le cas de l'église et du presbytère. La fabrique
confie les travaux de construction à Ludger Saint-Jean, qui s'engage
à ériger une église en bois de 75 X 36 pieds sur un terrain de cinq
acres face à l'ancien emplacement, à y déménager la chapelle et
à la convertir en presbytère, le tout pour 1 500$. Les travaux devront
être terminés avant le 1er novembre 1874.
Le curé Desnoyers prend possession du presbytère, un édifice à deux
étages contenant neuf pièces, le 6 janvier 1875, soit exactement
un mois après la bénédiction de l'église et la célébration de la
première messe.
Cependant, la nouvelle église est tellement froide qu'on envisage,
l'hiver terminé, de la briqueter. Après qu'une cinquantaine d'habitants
aient transporté bénévolement les matériaux sur le chantier du 16
au 21 août 1875, Michel Lacroix effectue les travaux à raison de
3$ par mille briques posées.
Pour clore cette année de construction, J.U. Charbonneau, troisième
curé résidant (1875-1880), fait ériger une petite sacristie en bois.
«C'était indispensable», annonce-t-il à ses paroissiens
au prône de la messe du dimanche 24 octobre.
Mais l'église ne possédant pas encore de clocher, le chantier reprend
en 1876 sous la responsabilité de l'entrepreneur Pierre Phaneuf.
«Le dit ouvrage devra être [...] suffisamment fort pour supporter
une cloche de [...] 650 livres [...]. La flèche sera terminée [...]
par une croix de huit pieds de haut [...]. Toute la surface extérieure
de la flèche [...] sera couverte de fer blanc bien posé par un expert»
60.
L'année suivante, en 1877, on ajoute au mobilier de l'église en
achetant un orgue à l'Ange Gardien et un autel à Milton. Pour couvrir
ces dépenses, on organise un bazar, une souscription spéciale et
des quêtes. À elle seule, la cloche, fondue chez Mc Shane Bell Foundry
de Baltimore, coûte 285$.
Cinq années s'écoulent avant que d'importants travaux soient à nouveau
entrepris. Il s'agit alors d'agrandir et de rénover complètement
l'église et d'aménager un nouveau presbytère. Le maître d'œuvre
de l'embellissement de l'église est André Bonin, un entrepreneur
de la paroisse de Saint-Charles, qui agit suivant les plans et devis
d'un architecte de Sorel, le «Sieur Gauthier».
Les travaux de loin les plus dispendieux sont effectués à l'intérieur
du bâtiment. Refaire la charpente et le plancher du jubé, installer
12 châssis doubles et 95 bancs en frêne, poser les boiseries, enduire
les murs, etc., coûtent 2 326$ à la fabrique, l'ensemble des rénovations
étant estimé à 3 788$. «L'église actuelle de la paroisse St-Vincent,
ainsi réparée, aggrandie [sic] et parachevée, mesure 90 X 40 pds,
chœur et nef, la nouvelle sacristie, 30 X 24 pieds» 61.
Une entente avec les Syndics d'écoles dissidentes permet d'aménager
le nouveau presbytère en 1882. Ces derniers acceptent d'installer
l'école dans l'ancienne chapelle devenue presbytère et, en retour,
ils cèdent à la fabrique la maison d'éducation qu'ils ont fait construire
en 1877 sur le terrain de l'église. Mais la nouvelle maison curiale,
mal située au goût du curé Saint-Louis, doit d'abord être transportée
à environ un arpent plus au sud. Puis, elle est briquetée et on
y ajoute une cuisine adjacente de 15 X 10 pieds. Le coût du déménagement
et des améliorations est d'environ 600$.
En tout, les importants travaux de 1882 réclament des déboursés
d'environ 4 500$, somme qui s'ajoute aux milliers de dollars déjà
dépensés à la fin des années 1870. La dette contractée à cette fin
pèsera lourdement sur le destin de la paroisse.
L'église d'Adamsville fut détruite par un incendie en 1916, et on
dut attendre dix ans pour que la paroisse obtienne un nouveau temple,
lui aussi proie des flammes, en novembre 1931.
Difficultés
et triomphe de l'Église catholique
Les premiers curés de la paroisse Saint-Vincent sont en butte à
de multiples difficultés; à la source de ces difficultés, la pauvreté
d'une population pionnière incapable de soutenir adéquatement le
curé et de rembourser les dettes de la fabrique, le relâchement
spirituel et la désobéissance même de quelques fidèles, sans parler
de la dangereuse influence que les protestants exercent sur les
catholiques.
Entretenir le curé, payer pour la construction de l'église et du
presbytère et pour les incessantes réparations que ces édifices
nécessitent réclament des sommes importantes. Comme les paroissiens
sont pauvres, les questions d'argent en viennent à hanter les premières
années d'existence de la paroisse. Mgr LaRocque, lors de sa première
visite pastorale, avait indiqué aux paroissiens qu'ils devaient
prendre bien soin de leur curé, sous peine de sanctions. Quelques
mois plus tard, cependant, le curé Desnoyers l'informe qu'il n'a
pu recueillir auprès de ses fidèles que 306$ des 400$ que réclame
son entretien. Compréhensif, il justifie le comportement de ses
ouailles: «Ils ont bien la volonté de payer, mais ils sont
presque tous pauvres. De plus, ils ont à payer considérablement
pour la chapelle en construction et pour la réparation du presbytère»
62.
Mais l'évêque ne saurait faire de compromis sur cette question et
il répond à son curé, impassible et cinglant: «Si les gens
d'Adamsville ne veulent point continuer à vous payer au moins $400
par année, vous êtes libre de quitter la mission quand il vous plaira.
Si j'avais pu prévoir qu'ils agiraient ainsi au bout de l'année,
ils n'auraient point eu un prêtre l'an passé» 63.
Sous le coup de ces remontrances, un comité se forme de toute urgence,
qui, après de multiples sollicitations, réussit à rassembler la
somme nécessaire.
L'année suivante, même situation: impossible pour le nouveau curé,
J.U Charbonneau, d'obtenir plus de 318$ en dîme. Plus ferme que
son prédécesseur, ce dernier décide de prendre les grands moyens
et d'imposer un prélèvement de «50 cents par $100» sur
la valeur des propriétés, geste impopulaire aux yeux de plusieurs.
En mars 1878, confronté depuis quelques mois à la dure réalité,
et sans doute revenu de ses illusions, le jeune curé Charbonneau
lance ce cri du cœur à son évêque: «Ça devient ennuyant d'avoir
affaire à des gens pauvres; d'être obligé de leur faire les gros
yeux pour obtenir son [sic] soutien, et, par dessus le marché, d'être
accusé [...] de travailler avec trop de zèle pour leur intérêt»
64.
Il faut dire que, à ce moment, tout va mal. La dette contractée
par les fabriciens pèse lourdement sur les épaules de la jeune paroisse.
On n'arrive plus à vendre tous les bancs de l'église, le curé se
voyant même astreint d'interdire aux paroissiens ceux qui n'ont
pas été adjugés. Et encore, si les problèmes n'étaient qu'économiques.
Mais le curé doit également composer avec l'insoumission de certaines
«têtes fortes». Car s'il s'en trouve qui ne peuvent
pas payer, il y en a d'autres pour qui «donner pour l'église
et payer pour le prêtre, ça ne leur semble pas du tout un devoir»
65.
Il s'agit bien sûr d'une minorité, mais d'une minorité agissante,
car «ce sont ceux qui ne paient jamais qui crient le plus
fort» 66.
Le protestantisme, qui se propose comme une solution aux rigueurs
du catholicisme, sape le pouvoir de l'Église et rend difficile la
position des curés, coincés entre les directives diocésaines strictes
et la réalité religieuse régionale. Un exemple, parmi tant d'autres,
à propos du mariage de deux cousins germains:
Le
garçon m'a dit qu'il ne pouvait pas croire être capable d'abandonner
cette cousine, il l'aime à la folie; il en pleure. Il dit franchement
qu'il ira se marier aux ministres, si l'Église lui refuse sa
dispense; je crois que la fille serait assez faible pour le
suivre [...]. Mais s'il y a une raison de la marier je n'en
vois pas d'autre que, par ici on est toujours menacé d'un scandale
et c'est ce qui aura lieu, je crois67.
On sent ici le désarroi du curé Charbonneau qui craint que des directives
trop rigoureusement appliquées éloignent certains fidèles du giron
de l'Église. L'ecclésiastique ne sait d'ailleurs plus quels moyens
utiliser pour que ses ouailles cessent d'employer le vieux médecin
protestant d'Adamsville qui, en surcroît de son hérésie, a été reconnu
coupable «devant le juré» d'avoir pratiqué des avortements
à Waterloo et à West Shefford. Le docteur Quintal ne se gêne d'ailleurs
pas pour dire «que les enfants naissants ne sont d'aucune
importance» 68,
contrevenant ainsi à deux préceptes fondamentaux de l'Église catholique:
l'interdiction de tout avortement et la préséance de l'enfant sur
la mère.
Dettes, arrérages, désobéissances, c'en est trop pour l'évêque de
Saint-Hyacinthe qui décide de donner un sérieux coup de barre, afin
de régler les questions d'ordre temporel et d'assurer d'un meilleur
contrôle sur les âmes.
Lors de sa visite pastorale du 30 juin au 1er juillet 1878, Mgr
Moreau donne le ton des années qui vont suivre.
Les services anniversaires, les grandes messes,
et les petits enterrements devront être payés comptant, et on
n'accordera pas plus de six mois pour les payments des services
avec sépulture et des Libera. On devra collecter au plus tôt les
arrérages [...]. La Fabrique étant grevée d'une dette qu'il lui
est impossible de rencontrer avec ses faibles ressources, les
paroissiens devront lui venir en aide, en se cotisant légalement
pour cet objet69.
À la fin de 1879, la question du soutien pécuniaire du curé se présente
à nouveau. L'évêque Moreau, bien décidé à en finir avec cette histoire,
réplique par une lettre pastorale datée du 20 octobre 1880. Il y
dit, en substance, que c'est par «ingratitude et injustice»
que les paroissiens n'acquittent pas leurs devoirs envers leur curé
et que, s'ils persistent dans leur entêtement, certains pourront
même se voir refuser les sacrements. Ce que l'évêque demande à ses
ouailles, c'est «plus d'esprit de foi et de religion [...]
plus de détachement des biens de ce monde». Il n'aura plus
à revenir sur le sujet.
Restait à régler la question de la dette de 3 500$ contractée pour
la première construction de l'église et du presbytère, un somme
impossible à éponger avec les revenus ordinaires de la fabrique.
Réunis dans la sacristie le 24 octobre 1880, probablement le jour
même de la lecture au prône de la lettre pastorale de Mgr Moreau,
les francs-tenanciers catholiques de la paroisse s'entendent pour
prendre des mesures extraordinaires: ils vont s'adresser aux autorités
municipales afin d'autoriser le curé et les marguilliers à prélever
la somme de 3 500$ selon «une quote part de cotisation de
$3.20 1/2 par chaque $100 d'évaluation [...] payable en douze versements
égaux, dus et échus deux fois, chaque année, en Janvier et Juillet
pendant six ans» 70.
Pour s'assurer d'un meilleur encadrement des fidèles, l'Église met
sur pied plusieurs associations, dont les plus importantes sont
La pieuse confrérie de Notre-Dame du Mont Carmel, formée en 1875
et qui compte 257 membres en 1885, La Congrégation de Sainte-Anne
pour les mères de familles, mise sur pied sans décret officiel le
26 juillet 1875 et qui rassemble 125 femmes en 1880, et l'Union
des Prières et des bonnes Œuvres, elle aussi fondée en 1875, qui
regroupe 143 associés en 1888.
Mais c'est l' Association de Tempérance, qui prêche contre l'ivrognerie
et les débits de boissons enivrantes depuis 1883, qui recrute le
plus grand nombre d'adeptes: 482 personnes en sont membres en 1888.
La fondation de l'Association constitue d'ailleurs un des hauts
faits de l'histoire religieuse d'Adamsville, puisque c'est à la
suite d'une retraite solennelle de tempérance empreinte de ferveur
mystique, prêchée par deux Pères Oblats, qu'elle voit le jour. «C'était
une véritable fièvre dans la paroisse. Les moins arrièrés couraient
après les retardataires [...] un vieillard de 62 ans, un homme de
40 ans, et deux de 24 à 25 ans, ont fait leur première communion
[...]. Les protestants mêmes voulaient entrer dans notre association»,
relate le curé71.
La ferveur religieuse nouvelle permet même, grâce à l'organisation
de lucratifs pèlerinages, de réduire la dette de la paroisse et
de couvrir les coûts de certains travaux. Un premier pèlerinage,
au sanctuaire Notre-Dame-de-Beaupré, du 19 au 21 juillet 1882, permet
d'amasser 500$ pour la rénovation du presbytère. Un autre, qui conduit
1 500 fidèles au même endroit du 21 au 23 juillet 1885, rapporte
un profit net de 886$. Organisé deux ans plus tard, un troisième
procure 910$. À eux seuls, ces deux derniers événements permettaient
d'effacer les trois quarts de la dette paroissiale.
Aux difficultés du début succède donc une longue période au cours
de laquelle l'autorité épiscopale et curiale ne sera plus ouvertement
remise en question. Pour Mgr Moreau, dont les propos sont rapportés
par le Courrier de Saint-Hyacinthe du 30 novembre 1882, c'est mission
accomplie: l'église et le presbytère viennent d'être agrandis et
rénovés, «entreprises qui concourent si puissamment à procurer
la gloire de la religion, l'union des coreligionnaires irlandais
et canadiens, le bonheur et la tranquillité des familles [...]»,
et l'œuvre apostolique du clergé catholique, qui en est également
une d'intérêt national, est en bonne voie de réalisation. Cette
préoccupation nationale, on la sent bien lorsqu'il parle de ces
cantons où «nos frères séparés sont [...] les maîtres du territoire,
les chefs du commerce et de l'industrie».
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