Le village d'Adamsville au XIXe siècle

La vie religieuse

La religion, dont les rites marquent les principales étapes de la vie, occupe une place prépondérante dans l'existence des habitants d'Adamsville. Mais l'appartenance religieuse n'est pas une donnée invariable: elle s'enligne sur les conditions ethniques, sociales et économiques particulières à une région, des facteurs qui influencent grandement le comportement des individus et des groupes impliqués.

Les religions en présence

Les fidèles de huit confessions différentes cohabitent à Adamsville en 1871, les catholiques et les protestants formant un peu moins des deux tiers des effectifs. Parmi les catholiques, aucun Irlandais et seulement une Anglaise: à Adamsville, le catholicisme est exclusivement canadien-français. L'inverse est moins vrai, cependant, puisqu'on remarque la présence de huit francophones protestants sur les listes nominatives.

Les religions à Adamsville
 
1871
1901
1931
Nombre
%
Nombre
%
Nombre
%
Catholiques
94
42,7
115
71,9
188
95,4
Anglicans
47
21,4
39
24,4
9
4,6
Méthodistes
12
5,4
5
3,1
-
-
Baptistes
11
5
-
-
-
-
Congrégational.
4
1,8
1
0,6
-
-
Presbytériens
3
1,14
-
-
-
-
Friends (Quakers)
4
1,8
-
-
-
-
Kirks
7
3,2
-
-
-
-
Autres
38
17,7
-
-
-
-
Total
220
 
160
 
197
 
     Source : Recensement du Canada

Outre les anglicans et ceux qui se déclarent uniquement «protestants», peut-être parce que ce sont des sectateurs qui craignent l'intolérance, les religions protestantes rassemblent bien peu d'adeptes. La présence des disciples Friends vaut tout de même la peine d'être soulignée, ne serait-ce que pour l'originalité de leur enseignement. Quant aux Kirks of Scotland, ce sont des presbytériens.

Les Friends, tous rassemblés au sein de la famille de Abner Beedee, 71 ans, né aux États-Unis, sont en fait des Quakers dont le lieu de rassemblement est le village de East Farnham. La doctrine de la «Société des Amis» se caractérise par l'extrême dépouillement du culte, le refus de tout sacrement, liturgie et institution ecclésiastique. Les Quakers ont une conduite morale exemplaire, ils se tiennent en retrait de la vie sociale et politique et ils refusent de prêter serment et de porter les armes.

En 1901, au gré de l'avance des Canadiens français et du départ de plusieurs anglophones, la situation religieuse a grandement évolué. Disparus les baptistes, les presbytériens, les Kirks, les Friends et les «protestants»; en voie d'extinction les méthodistes et les congrégationalistes. Désormais, seuls les catholiques et les anglicans comptent vraiment. Le recensement de 1931 consacre la suprématie définitive du catholicisme sur les autres confessions.

Les anglicans

En 1854, les anglicans établissent un premier lieu de culte dans la nouvelle Academy, édifice qui sert également «for the purpose of holding all Religions Meetings by all Protestants Denominations» 49. L'embauche d'un pasteur anglican comme directeur de l'école, en 1857, permet toutefois de croire que cette cohabitation multiconfessionnelle fut de courte durée.

La même année, l'arrivée du révérend A. C. Scarth permet aux anglicans d'Adamsville de profiter de services religieux plus réguliers, soit «every second Sunday evening". Mais la participation aux offices divins est faible et irrégulière, «with the Adams family the only one to be depended on», déclare le pasteur en 185950.

L'Academy sert de lieu de culte jusqu'à la construction de l'église anglicane, à une date qu'on ignore. Cependant, sans grand risque de se tromper, on suppose que l'église anglicane fut érigée entre 1871 et 1875, sur un terrain adjacent à l'Academy. D'une capacité de 200 places, cette église ne dessert plus que 74 fidèles en 190151.

Les catholiques

À Adamsville, le catholicisme s'établit dans un milieu qui, sans être hostile, n'est pas accueillant. «Le protestantisme domine dans cette place», écrit E. Crevier, curé de Saint-Césaire, dans un rapport du 31 octobre 1867 soumis à l'évêque de Saint-Hyacinthe. Il ajoute: «Il y a ici sept familles catholiques [...] dont les chefs travaillent dans les moulins, et dans un cercle d'un demi-mille de rayon partant du village, il peut y avoir 10 familles catholiques.» C'est trop peu pour songer à former une paroisse. Le prêtre considère néanmoins qu'il y a urgence d'établir un endroit de prière pour ces familles catholiques éloignées des églises, d'autant plus que «Les prédicants les visitent souvent et laissent de tristes traces sur leur passage» 52.

En 1842, les rares catholiques du canton de East Farnham recourent aux missions de passage à Granby, Dunham ou West Farnham pour leurs besoins spirituels. Cependant, ils adoptent bientôt la chapelle de la mission Notre-Dame-du-Sacré-Cœur, à Granby, dont le prêtre en charge, M. Kerston, aurait d'ailleurs été le premier à dire la messe dans le canton Farnham; lors de sa visite annuelle, au temps de Pâques, les fidèles se rassemblant chez François Domingue, «en arrière du bois d'Adamsville» . Plus tard, le curé de Granby, J.M. Balthazard, célèbre la messe à Adamsville cinq ou six fois par année, tantôt chez Joseph Saint-Germain, tantôt chez Janvier Domingue ou Euzèbe Bonnette.

C'est un autre missionnaire, Michel Mc Auley, qui entreprend les premières discussions sur l'opportunité de construire une chapelle dans le canton de East Farnham, préférablement à Adamsville. Mais l'opposition farouche des catholiques de Hungerford's Mills, le futur village de Saint-Alphonse, quant au choix du site empêche toute progression du dossier durant plusieurs années. En 1869, «après bien des hésitations, suggestions, projets divers, la place de l'église de la future paroisse Saint-Vincent est enfin définitivement fixée au village d'Adamsville» 53, sur un terrain de trois acres donné par George Adams.

La chapelle

Les travaux de construction de la première chapelle d'Adamsville débutent en 1870, mais sont bientôt abandonnés pour reprendre en 1871 sur une échelle plus restreinte et un peu à l'écart des premières fondations. Un édifice de 36 X 24 pieds est bientôt érigé, «[...] au moyen de souscriptions, dons, corvées d'hommes et de harnais, ouvrages de main-d'œuvre, le tout volontairement» 54.

Pour meubler la chapelle, les syndics achètent 39 vieux bancs ayant autrefois servis dans une église protestante d'Allen Corner. L'adjudication de 30 de ces bancs donne lieu à une surenchère des fidèles, l'un d'entre eux offrant 12$ pour garantir sa place dans l'église. En tout, cette première mise à l'enchère des bancs rapporte environ 400$.

Le cas de la chapelle enfin réglé, encore fallait-il obtenir les services réguliers d'un prêtre. Les fidèles, peu exigeants, considèrent alors qu'une visite tous les quinze jours serait suffisante. Ce n'est pas l'avis du clergé, inquiet de l'influence grandissante du protestantisme auprès des catholiques et de la hausse de l'impiété. En effet, les protestants font des efforts soutenus pour convertir les catholiques, et ils réussissent à en attirer quelques uns à leurs meetings; d'autres fidèles, qui ne peuvent assister à la messe du dimanche, s'occupent à travailler une partie de la journée, contrevenant ainsi aux préceptes religieux. «Il est vrai que ce ne sont là que de rares exceptions; cependant, il est à craindre que cet état de chose ne s'aggrave, et un Prêtre [...] ferait disparaître le mal à sa racine», affirme le curé de Granby55. Il faudra encore attendre un an, et la fondation de la paroisse Saint-Vincent, pour que ce souhait soit exaucé.

Fondation de la paroisse Saint-Vincent

La requête des francs-tenanciers pour la fondation de la paroisse Saint-Vincent date du 19 mai 1873; elle porte 92 signatures, dont 76 croix d'analphabètes. Les requérants exposent qu'ils sont 130 familles catholiques et 400 communiants, paroissiens de Saint-Romuald de Farnham, de Notre-Dame de Granby et de Saint-François-Xavier de Shefford, et qu'ils se trouvent éloignés de neuf et douze milles de leurs églises respectives. Ils demandent à l'évêque l'érection d'une paroisse, «sous le vocable de tel Saint qu'il lui plaira de choisir», qui comprendrait 155 lots de 200 acres chacun, soit 31 000 acres de terre à prendre dans le quatrième, le cinquième et le sixième rang du canton de East Farnham56.

Comme c'est la pratique, Mgr LaRocque mandate le curé Phaneuf de Waterloo pour vérifier le bien-fondé de la requête; le rapport de ce dernier confirme les dires des pétitionnaires. Mais il fallait trouver un nom pour la nouvelle paroisse. Or, à cette époque, les Dominicains français emménageaient dans leur couvent à Saint-Hyacinthe et, «[...] pour honorer leur Ordre, Mgr LaRocque jugea fort convenable et bien délicat de placer la nouvelle paroisse sous la protection du grand Saint-Vincent, une des gloires de son ordre» 57.

Le décret d'érection canonique, daté du 20 septembre 1873, stipule que l'ordinaire érige le territoire précédemment décrit «en titre de cure et de paroisse sous l'invocation de Saint-Vincent Ferrier confesseur [...] la paroisse devant néanmoins être désignée par le titre de paroisse de Saint-Vincent, sans y ajouter le mot Ferrier» 58. L'érection civile de la paroisse a lieu le 7 février 1874. Le premier curé résidant, J.A. Gatien, arrive à Adamsville le 5 octobre 1873 et demeure en poste jusqu'au 28 février 1874. Il est remplacé par A. Desnoyers.

Les premiers marguilliers, Pierre Chabot, John O'Connor et Narcisse Vincent Crotteau, sont élus le 29 mars 1874. Les connétables, dont le rôle principal est de maintenir le bon ordre dans l'église, sont choisis le 3 mai suivant; François Jasmin s'occupera de la nef et Eusèbe Dupuis du jubé.

La première visite de l'évêque de St-Hyacinthe, Mgr LaRocque, s'effectue les 28 et 29 juin 1874. Le prélat fait alors trois recommandations... et une menace: «1er bâtir une église, 2e prendre la chapelle et en faire un presbytère, 3e avoir bien soin de leur curé» À défaut d'accomplir promptement ces directives, «le curé serait enlevé, et l'église fermée» 59.

La construction de l'église et du presbytère

L'absence de presbytère cause beaucoup de soucis aux premiers curés de la paroisse. J. A. Gatien, par exemple, demeure d'abord chez Eusèbe Bonnette, dont la maison est située un peu au nord de l'église actuelle. Après un mois d'hébergement à cet endroit, il décide d'acquérir la propriété de 20 acres de son locateur pour la somme de 2 300$. Mal lui en pris, car cette transaction le plonge dans des problèmes financiers insolubles qui le forcent bientôt à quitter la paroisse.

Son successeur, A. Desnoyers, a lui aussi sa part de problèmes. Il habite d'abord un mois dans la maison du curé Gatien, qui n'a pas encore réussi à vendre sa propriété, puis, sans domicile fixe, il demeure chez des confrères de la région, ne revenant à Adamsville que pour célébrer la messe.

Devant l'urgence de la situation, les paroissiens de Saint-Vincent répondent promptement aux directives de l'évêque et décident de régler simultanément le cas de l'église et du presbytère. La fabrique confie les travaux de construction à Ludger Saint-Jean, qui s'engage à ériger une église en bois de 75 X 36 pieds sur un terrain de cinq acres face à l'ancien emplacement, à y déménager la chapelle et à la convertir en presbytère, le tout pour 1 500$. Les travaux devront être terminés avant le 1er novembre 1874.

Le curé Desnoyers prend possession du presbytère, un édifice à deux étages contenant neuf pièces, le 6 janvier 1875, soit exactement un mois après la bénédiction de l'église et la célébration de la première messe.

Cependant, la nouvelle église est tellement froide qu'on envisage, l'hiver terminé, de la briqueter. Après qu'une cinquantaine d'habitants aient transporté bénévolement les matériaux sur le chantier du 16 au 21 août 1875, Michel Lacroix effectue les travaux à raison de 3$ par mille briques posées.

Pour clore cette année de construction, J.U. Charbonneau, troisième curé résidant (1875-1880), fait ériger une petite sacristie en bois. «C'était indispensable», annonce-t-il à ses paroissiens au prône de la messe du dimanche 24 octobre.

Mais l'église ne possédant pas encore de clocher, le chantier reprend en 1876 sous la responsabilité de l'entrepreneur Pierre Phaneuf. «Le dit ouvrage devra être [...] suffisamment fort pour supporter une cloche de [...] 650 livres [...]. La flèche sera terminée [...] par une croix de huit pieds de haut [...]. Toute la surface extérieure de la flèche [...] sera couverte de fer blanc bien posé par un expert» 60.

L'année suivante, en 1877, on ajoute au mobilier de l'église en achetant un orgue à l'Ange Gardien et un autel à Milton. Pour couvrir ces dépenses, on organise un bazar, une souscription spéciale et des quêtes. À elle seule, la cloche, fondue chez Mc Shane Bell Foundry de Baltimore, coûte 285$.

Cinq années s'écoulent avant que d'importants travaux soient à nouveau entrepris. Il s'agit alors d'agrandir et de rénover complètement l'église et d'aménager un nouveau presbytère. Le maître d'œuvre de l'embellissement de l'église est André Bonin, un entrepreneur de la paroisse de Saint-Charles, qui agit suivant les plans et devis d'un architecte de Sorel, le «Sieur Gauthier».

Les travaux de loin les plus dispendieux sont effectués à l'intérieur du bâtiment. Refaire la charpente et le plancher du jubé, installer 12 châssis doubles et 95 bancs en frêne, poser les boiseries, enduire les murs, etc., coûtent 2 326$ à la fabrique, l'ensemble des rénovations étant estimé à 3 788$. «L'église actuelle de la paroisse St-Vincent, ainsi réparée, aggrandie [sic] et parachevée, mesure 90 X 40 pds, chœur et nef, la nouvelle sacristie, 30 X 24 pieds» 61.

Une entente avec les Syndics d'écoles dissidentes permet d'aménager le nouveau presbytère en 1882. Ces derniers acceptent d'installer l'école dans l'ancienne chapelle devenue presbytère et, en retour, ils cèdent à la fabrique la maison d'éducation qu'ils ont fait construire en 1877 sur le terrain de l'église. Mais la nouvelle maison curiale, mal située au goût du curé Saint-Louis, doit d'abord être transportée à environ un arpent plus au sud. Puis, elle est briquetée et on y ajoute une cuisine adjacente de 15 X 10 pieds. Le coût du déménagement et des améliorations est d'environ 600$.

En tout, les importants travaux de 1882 réclament des déboursés d'environ 4 500$, somme qui s'ajoute aux milliers de dollars déjà dépensés à la fin des années 1870. La dette contractée à cette fin pèsera lourdement sur le destin de la paroisse.

L'église d'Adamsville fut détruite par un incendie en 1916, et on dut attendre dix ans pour que la paroisse obtienne un nouveau temple, lui aussi proie des flammes, en novembre 1931.

Difficultés et triomphe de l'Église catholique

Les premiers curés de la paroisse Saint-Vincent sont en butte à de multiples difficultés; à la source de ces difficultés, la pauvreté d'une population pionnière incapable de soutenir adéquatement le curé et de rembourser les dettes de la fabrique, le relâchement spirituel et la désobéissance même de quelques fidèles, sans parler de la dangereuse influence que les protestants exercent sur les catholiques.

Entretenir le curé, payer pour la construction de l'église et du presbytère et pour les incessantes réparations que ces édifices nécessitent réclament des sommes importantes. Comme les paroissiens sont pauvres, les questions d'argent en viennent à hanter les premières années d'existence de la paroisse. Mgr LaRocque, lors de sa première visite pastorale, avait indiqué aux paroissiens qu'ils devaient prendre bien soin de leur curé, sous peine de sanctions. Quelques mois plus tard, cependant, le curé Desnoyers l'informe qu'il n'a pu recueillir auprès de ses fidèles que 306$ des 400$ que réclame son entretien. Compréhensif, il justifie le comportement de ses ouailles: «Ils ont bien la volonté de payer, mais ils sont presque tous pauvres. De plus, ils ont à payer considérablement pour la chapelle en construction et pour la réparation du presbytère» 62. Mais l'évêque ne saurait faire de compromis sur cette question et il répond à son curé, impassible et cinglant: «Si les gens d'Adamsville ne veulent point continuer à vous payer au moins $400 par année, vous êtes libre de quitter la mission quand il vous plaira. Si j'avais pu prévoir qu'ils agiraient ainsi au bout de l'année, ils n'auraient point eu un prêtre l'an passé» 63. Sous le coup de ces remontrances, un comité se forme de toute urgence, qui, après de multiples sollicitations, réussit à rassembler la somme nécessaire.

L'année suivante, même situation: impossible pour le nouveau curé, J.U Charbonneau, d'obtenir plus de 318$ en dîme. Plus ferme que son prédécesseur, ce dernier décide de prendre les grands moyens et d'imposer un prélèvement de «50 cents par $100» sur la valeur des propriétés, geste impopulaire aux yeux de plusieurs.

En mars 1878, confronté depuis quelques mois à la dure réalité, et sans doute revenu de ses illusions, le jeune curé Charbonneau lance ce cri du cœur à son évêque: «Ça devient ennuyant d'avoir affaire à des gens pauvres; d'être obligé de leur faire les gros yeux pour obtenir son [sic] soutien, et, par dessus le marché, d'être accusé [...] de travailler avec trop de zèle pour leur intérêt» 64.

Il faut dire que, à ce moment, tout va mal. La dette contractée par les fabriciens pèse lourdement sur les épaules de la jeune paroisse. On n'arrive plus à vendre tous les bancs de l'église, le curé se voyant même astreint d'interdire aux paroissiens ceux qui n'ont pas été adjugés. Et encore, si les problèmes n'étaient qu'économiques. Mais le curé doit également composer avec l'insoumission de certaines «têtes fortes». Car s'il s'en trouve qui ne peuvent pas payer, il y en a d'autres pour qui «donner pour l'église et payer pour le prêtre, ça ne leur semble pas du tout un devoir» 65. Il s'agit bien sûr d'une minorité, mais d'une minorité agissante, car «ce sont ceux qui ne paient jamais qui crient le plus fort» 66.

Le protestantisme, qui se propose comme une solution aux rigueurs du catholicisme, sape le pouvoir de l'Église et rend difficile la position des curés, coincés entre les directives diocésaines strictes et la réalité religieuse régionale. Un exemple, parmi tant d'autres, à propos du mariage de deux cousins germains:

Le garçon m'a dit qu'il ne pouvait pas croire être capable d'abandonner cette cousine, il l'aime à la folie; il en pleure. Il dit franchement qu'il ira se marier aux ministres, si l'Église lui refuse sa dispense; je crois que la fille serait assez faible pour le suivre [...]. Mais s'il y a une raison de la marier je n'en vois pas d'autre que, par ici on est toujours menacé d'un scandale et c'est ce qui aura lieu, je crois67.

On sent ici le désarroi du curé Charbonneau qui craint que des directives trop rigoureusement appliquées éloignent certains fidèles du giron de l'Église. L'ecclésiastique ne sait d'ailleurs plus quels moyens utiliser pour que ses ouailles cessent d'employer le vieux médecin protestant d'Adamsville qui, en surcroît de son hérésie, a été reconnu coupable «devant le juré» d'avoir pratiqué des avortements à Waterloo et à West Shefford. Le docteur Quintal ne se gêne d'ailleurs pas pour dire «que les enfants naissants ne sont d'aucune importance» 68, contrevenant ainsi à deux préceptes fondamentaux de l'Église catholique: l'interdiction de tout avortement et la préséance de l'enfant sur la mère.

Dettes, arrérages, désobéissances, c'en est trop pour l'évêque de Saint-Hyacinthe qui décide de donner un sérieux coup de barre, afin de régler les questions d'ordre temporel et d'assurer d'un meilleur contrôle sur les âmes.

Lors de sa visite pastorale du 30 juin au 1er juillet 1878, Mgr Moreau donne le ton des années qui vont suivre.
Les services anniversaires, les grandes messes, et les petits enterrements devront être payés comptant, et on n'accordera pas plus de six mois pour les payments des services avec sépulture et des Libera. On devra collecter au plus tôt les arrérages [...]. La Fabrique étant grevée d'une dette qu'il lui est impossible de rencontrer avec ses faibles ressources, les paroissiens devront lui venir en aide, en se cotisant légalement pour cet objet69.

À la fin de 1879, la question du soutien pécuniaire du curé se présente à nouveau. L'évêque Moreau, bien décidé à en finir avec cette histoire, réplique par une lettre pastorale datée du 20 octobre 1880. Il y dit, en substance, que c'est par «ingratitude et injustice» que les paroissiens n'acquittent pas leurs devoirs envers leur curé et que, s'ils persistent dans leur entêtement, certains pourront même se voir refuser les sacrements. Ce que l'évêque demande à ses ouailles, c'est «plus d'esprit de foi et de religion [...] plus de détachement des biens de ce monde». Il n'aura plus à revenir sur le sujet.

Restait à régler la question de la dette de 3 500$ contractée pour la première construction de l'église et du presbytère, un somme impossible à éponger avec les revenus ordinaires de la fabrique. Réunis dans la sacristie le 24 octobre 1880, probablement le jour même de la lecture au prône de la lettre pastorale de Mgr Moreau, les francs-tenanciers catholiques de la paroisse s'entendent pour prendre des mesures extraordinaires: ils vont s'adresser aux autorités municipales afin d'autoriser le curé et les marguilliers à prélever la somme de 3 500$ selon «une quote part de cotisation de $3.20 1/2 par chaque $100 d'évaluation [...] payable en douze versements égaux, dus et échus deux fois, chaque année, en Janvier et Juillet pendant six ans» 70.

Pour s'assurer d'un meilleur encadrement des fidèles, l'Église met sur pied plusieurs associations, dont les plus importantes sont La pieuse confrérie de Notre-Dame du Mont Carmel, formée en 1875 et qui compte 257 membres en 1885, La Congrégation de Sainte-Anne pour les mères de familles, mise sur pied sans décret officiel le 26 juillet 1875 et qui rassemble 125 femmes en 1880, et l'Union des Prières et des bonnes Œuvres, elle aussi fondée en 1875, qui regroupe 143 associés en 1888.

Mais c'est l' Association de Tempérance, qui prêche contre l'ivrognerie et les débits de boissons enivrantes depuis 1883, qui recrute le plus grand nombre d'adeptes: 482 personnes en sont membres en 1888. La fondation de l'Association constitue d'ailleurs un des hauts faits de l'histoire religieuse d'Adamsville, puisque c'est à la suite d'une retraite solennelle de tempérance empreinte de ferveur mystique, prêchée par deux Pères Oblats, qu'elle voit le jour. «C'était une véritable fièvre dans la paroisse. Les moins arrièrés couraient après les retardataires [...] un vieillard de 62 ans, un homme de 40 ans, et deux de 24 à 25 ans, ont fait leur première communion [...]. Les protestants mêmes voulaient entrer dans notre association», relate le curé71.

La ferveur religieuse nouvelle permet même, grâce à l'organisation de lucratifs pèlerinages, de réduire la dette de la paroisse et de couvrir les coûts de certains travaux. Un premier pèlerinage, au sanctuaire Notre-Dame-de-Beaupré, du 19 au 21 juillet 1882, permet d'amasser 500$ pour la rénovation du presbytère. Un autre, qui conduit 1 500 fidèles au même endroit du 21 au 23 juillet 1885, rapporte un profit net de 886$. Organisé deux ans plus tard, un troisième procure 910$. À eux seuls, ces deux derniers événements permettaient d'effacer les trois quarts de la dette paroissiale.

Aux difficultés du début succède donc une longue période au cours de laquelle l'autorité épiscopale et curiale ne sera plus ouvertement remise en question. Pour Mgr Moreau, dont les propos sont rapportés par le Courrier de Saint-Hyacinthe du 30 novembre 1882, c'est mission accomplie: l'église et le presbytère viennent d'être agrandis et rénovés, «entreprises qui concourent si puissamment à procurer la gloire de la religion, l'union des coreligionnaires irlandais et canadiens, le bonheur et la tranquillité des familles [...]», et l'œuvre apostolique du clergé catholique, qui en est également une d'intérêt national, est en bonne voie de réalisation. Cette préoccupation nationale, on la sent bien lorsqu'il parle de ces cantons où «nos frères séparés sont [...] les maîtres du territoire, les chefs du commerce et de l'industrie».