Bromont : le village de West Shefford au 19e siècle

La colonisation canadienne-française

Le mouvement migratoire des Canadiens français dans les Cantons-de-l'Est, qui s'amorce vers 1840, est fortement encouragé par l'élite canadienne, et particulièrement par le clergé qui voit là un remède à la fuite de sa population vers les États-Unis. Car alors que le gouvernement encourage la venue de nouveaux colons anglophones, les « Canadiens », eux, quittent le pays.

Les raisons qui poussent les fils de paysans, et plus tard des familles entières, à s'exiler aux États-Unis s'expliquent par l'encombrement démographique du territoire seigneurial. Déjà trop subdivisées, les terres se font rares pour les jeunes qui veulent s'établir et ceux qui en possèdent n'arrivent plus, bien souvent, à subvenir aux besoins de leur famille. Le Québec, contrairement à ses voisins du sud, n'est pas encore engagé dans la voie de l'industrialisation et ne peut donc canaliser sa main-d'œuvre vers de nouvelles activités économiques. Dans ce contexte, la colonisation des vastes territoires incultes des Cantons-de-l'Est apparaît comme la seule solution valable à la saignée démographique qui s'amorce.

Si le canton de Shefford est déjà peuplé à 52% de Canadiens français en 1861, West Shefford est très peu touché par cette présence. Il y a bien eu en 1859 la construction d'une chapelle catholique et l'établissement du curé Boucher, accompagné de son frère Narcisse et de sa jeune servante, et l'arrivée de deux forgerons, Maxime Blanchard et Joseph Batallon, mais là s'arrête la progression des Canadiens français pour près d'une décennie.

Y aurait-il eu résistance de la part de cette société, déjà bien organisée, à voir s'établir ces nouveaux arrivants de langue et de culture différentes? Quelques observations tendent à appuyer cette hypothèse. De 1860 à 1867, nous avons relevé au Bureau d'enregistrement des terres du comté de Shefford 63 contrats relatifs aux propriétés du village (ventes, hypothèques, legs), mais aucun d'entre eux ne concerne une vente de terrain à un ou des francophones. Et ce n'est certes pas par manque d'intérêt chez ces derniers, car lorsque les frères John et Thomas Wood vendront et « lotiront », en 1868, une partie de la terre héritée de leurs parents, ces emplacements trouveront immédiatement preneurs chez les Canadiens français. Situé à l'est du village, à l'écart des établissements d'origine, ce nouveau développement sera surnommé the french country par la population anglophone.

Bref, tout porte à croire que la petite communauté américano-britannique, qui ne recevait plus de nouveaux immigrants depuis 1850 et qui se sentait menacée, a tenté de se prémunir de la vague migratoire canadienne-française en bloquant l'accès à la propriété. Mais cette position devenait intenable et, bientôt, le prévisible et l'inévitable vont se produire: les Canadiens français renverseront l'ordre démographique et deviendront à leur tour majoritaires.

À partir de 1868, l'année où sont entrepris les travaux de construction de la seconde église catholique, la communauté francophone se développe à un rythme accéléré et, trois ans plus tard, le village compte 15 familles francophones sur 40, dont dix sont propriétaires.

Ces journaliers, artisans, commerçants et manufacturiers donnent un souffle nouveau, un regain économique au village. Parmi eux, les cordonniers Jean-Baptiste et Polycarpe (fils) Castonguay15 , l'épicier Israël Janot dit Bergeron16 , le « maître-meublier » François Daigle17 et le journalier Ignace Brodeur dit Lavigne18.

En mars 1868, Jean-Baptiste Tétreault, cultivateur de Saint-Césaire, achète pour la somme de 900 $, de Denis Fleury dit Bobeau, la charpente d'un moulin, le pouvoir d'eau ainsi qu'un terrain adjacent. Aidé du mécanicien Jean Massé fils, également de Saint-Césaire, il reconstruit immédiatement le moulin à farine abandonné depuis plusieurs années déjà par les entrepreneurs Allen & Taylor de Waterloo.

Au mois de juillet 1868, le travail terminé, Tétreault vend à Joseph Massé la moitié de son entreprise qui comprend, outre le moulin, une écluse en construction et la moitié d'un chemin longeant la rivière jusqu'au chemin public. En décembre de la même année, Tétreault décide toutefois de retourner à Saint-Césaire et il offre sa part à son associé en échange de certains terrains de la paroisse de Saint-Césaire, dans le rang de la Barbue.

Joseph Massé est un homme entreprenant et au moulin à farine viennent bientôt s'ajouter un moulin à scie et à bardeaux, une carderie et une boutique de menuiserie. Après plusieurs transactions, le père de Joseph Massé, Joseph Gonzague, maître-meunier, se retrouve seul propriétaire des moulins et le fils, locataire de la carderie et de la menuiserie du dessous.

Quoique modestes, ces établissements, tous établis le long de la rivière Yamaska et actionnés à l'aide de roues à aubes ou à godets, dotent pour la première fois le village d'une structure industrielle véritable et offrent de l'emploi à neuf hommes, dont deux seulement travaillent moins de dix mois par année.

Au recensement de 1871, il y a onze moulins à scie en opération dans le canton de Shefford, et le moulin Massé, quatrième en importance avec ses 520,000 pieds de bois sciés durant l'année, n'est surpassé que par ceux de James Hayes (1 625 000 pieds) et d'Asley Kilburn (600 000 pieds) tous deux de Sheffington, ainsi que par celui de Patrick Mahedy (700 000 pieds).

S'il est difficile d'évaluer l'importance des moulins à farine et à bardeaux puisque des données manquent au recensement, on sait par contre que la carderie de West Shefford a transformé neuf milles livres de laine durant l'année 1870 et qu'elle était en opération six mois par année alors que la menuiserie située à l'étage inférieur fonctionnait de façon permanente avec deux employés.

Quelques années plus tard, en 1876, un commerce de grain, bois et autres matériaux, résultat de l'association de Joseph Massé (père) et de Joseph Blais de Saint-Césaire, se greffe au petit complexe industriel. Ces entreprises confèrent à cette partie du village un dynamisme certain et témoignent de la vitalité de la présence canadienne-française à West Shefford.

Mais la pauvreté générale qui sévit dans les campagnes freine le développement du village. Partis coloniser de nouvelles terres dans l'espoir d'améliorer leur sort, les Canadiens doivent attendre plusieurs années avant de recueillir les fruits de leur travail.
[C'était] le dénuement qui régnait un peu partout, tant sur le bord du cours d'eau que sur le versant des monts. Il est vrai que cent cinquante-quatre familles catholiques (de la paroisse Saint-François-Xavier) y étaient déjà propriétaires, mais ne l'étaient-elles que de fermes embryonnaires, aux étroits défrichements, ou bien de fermes plus vieilles, belles assurément, mais non claires de redevances19.
De plus ces fermes étaient souvent sujettes aux redoutables contrats rémérés, qui permettaient aux vendeurs de dépouiller l'acquéreur au premier défaut de paiement.

Jean-Baptiste Chartier, dans un plaidoyer de 1868 en faveur de la colonisation des Cantons-de-l'Est, soulignait même qu'on avait fait une erreur d'encourager les Canadiens à s'établir dans la région de Shefford: la qualité des sols était trop inégale pour pouvoir y prospérer et les terres les plus fertiles étaient déjà occupées par les cultivateurs anglophones. Somme toute, l'avenir immédiat apparaissait plutôt sombre.
Les cantons voisins des Seigneuries et qui ont été le théâtre de l'insuccès d'un grand nombre d'entre eux étaient trop rocheux et offraient un sol peu fertile comparativement à ceux sur lesquels la colonisation est maintenant dirigée20.