LA FORMATION DU VILLAGE

Jusqu'en 1820, West Shefford ne comprend qu'une ligne d'habitat agricole répartie de part et d'autre du chemin et rien ne laisse encore présager la formation d'un véritable village, si ce n'est la présence de l'église anglicane en construction. C'est d'ailleurs près de celle-ci, quelques années plus tard, que seront construits les premiers moulins du village.

De l'arrivée des premiers colonisateurs jusqu'en 1830, la croissance démographique de West Shefford se fait par l'augmentation naturelle de la population. Les liens parentaux qui unissent les membres de la petite communauté sont donc très forts.

Plusieurs des habitants de West Shefford sont les descendants en ligne directe de John Savage et Ann Pratt, dont deux des filles, Lydia et Rhoda, épouses de Hezekiah Wood et John Clark, auront respectivement dix et quatre enfants. Quant à John Savage fils, établi sur les lieux depuis 1793, il quittera West Shefford en 1810 pour le nord du canton où, huit ans plus tard, il fondera Savage Mills. Deux autres familles pionnières, les Lawrence et les Hayes, associées dès les débuts au chef de canton, marqueront également les destinées du village.


 Résidants en 1825
Personnes par famille
Dudley Hayes, Elizabeth Wood
10
Thomas Wood, Miriam Cowel
3
John Savage, Ann Pratt (décédée)
1
Peter Wood, Mary Cooley
3
Hezekiah Wood, Lydia Savage
6
Isaac Lawrence, Mary Brown
6
John clark, Rhoda Savage
8
Lyman Lawrence
2

Total
37

Les industries rurales

Lyman Lawrence, fils d'Isaac, fut le premier à construire des moulins sur le territoire de West Shefford8. En 1827, il loue un terrain de Dudley Hayes9 du côté ouest de la rivière pour y construire un moulin à scie et il fait de même avec Stephen B. Hayes, mais sur la rive opposée (lot 4), afin de bâtir un moulin à farine. Les deux propriétaires consentent aussi à la construction d'un barrage et à l'inondation d'une partie des terres adjacentes à la rivière qui leur appartiennent.

Le moulin à farine est essentiel à une population qui retire de la culture et de l'élevage sa seule source d'alimentation. Généralement, le moulin à scie fonctionne trois ou quatre mois par année et sa technologie est des plus rudimentaires. Il ne s'agit bien souvent que d'un simple abri de planches où on a installé une scie verticale, ou scie de long, qui ne fait que reproduire en l'accélérant le mouvement de va-et-vient du banc de scie à deux hommes, actionnée par l'entremise de roues, axes et engrenages mis en oeuvre par la force de l'eau.




La clientèle de cette petite entreprise se recrute exclusivement parmi les habitants qui doivent construire maisons, granges et bâtiments divers. Et c'est l'hiver que le cultivateur coupe son bois et traîne ses billots jusqu'au moulin, en attente des crues printanières, où ils seront transformés en bois de construction.

Stephen Lawrence opère ses moulins jusqu'en 1832 alors qu'il les vend à Dudley Hayes qui, subséquemment, s'associera à Henry Lawrence et au tonnelier Joshua Clark. Dix ans plus tard, les associés se départissent de leurs moulins au profit de Charles Allen et Daniel Taylor, les célèbres fondeurs de Waterloo.

Cette activité économique embryonnaire conditionne vers 1840 l'apparition de nouveaux établissements industriels comme la manufacture de potasse et perlasse de John Barton et la tonnellerie d'Erastus Lawrence. La potasse, produit fort en demande en Angleterre10, était utilisée dans l'industrie textile pour nettoyer et, surtout, blanchir les fibres. Pour le colon, la vente du sel de potasse, qu'on obtient en faisant bouillir la cendre de bois dur, représente un revenu important, surtout durant les premières années d'établissement. C'est John Barton qui achète la production des cultivateurs de West Shefford et de la région et qui transforme le sel de potasse en perlasse.




La tonnellerie d'Erastus Lawrence fabrique tous les récipients essentiels à la maison, à la ferme ou au commerce: les seaux qui servent au transport de l'eau puisée à la rivière ou au puits, les barils, les tinettes, les saloirs dans lesquels on conserve la nourriture, etc. Avec cette petite manufacture, autant de produits qu'il n'est plus nécessaire d'importer.



Au cours de la décennie 1830-1840, commerçants et artisans viennent également tenter leur chance au village. Parmi eux, le forgeron Thomas Allard, le tailleur Christopher Mc Ray, le marchand général Mc Kenny, qui fait souvent office de banquier, et un cordonnier. Deux auberges offrent le gîte aux voyageurs qui arrivent par diligence. C'est là qu'on rencontre le notaire itinérant qui enregistre les contrats de vente ou les testaments. Et c'est là également que les « fêtards » se retrouvent pour consommer des « liqueurs enivrantes », au grand déplaisir de la ligue de tempérance. Laura et Joseph P. Savage, les plus célèbres aubergistes du XIXe siècle, demeureront en poste durant plus de trente ans.

Le bureau de poste

L'augmentation progressive de la population justifie bientôt l'établissement d'un bureau de poste à West Shefford. Si la destruction de documents d'archives ne nous permet pas de préciser la date exacte de son ouverture, certaines sources laissent croire qu'elle se situe vers 1843. Les premiers maîtres de poste auraient été S. et Abigail Johnson, suivis du marchand Alexander Mc Kenny (1844-1853).

Les premières écoles

Consciente de l'importance d'instruire ses enfants, la population de West Shefford a soutenu la construction de deux écoles. L'une, située au centre du village, au coin des rues Shefford et Gaspé, accueillait 15 garçons et 15 filles; l'autre, établie sur la terre de Dudley Hayes, tout juste au sud-est de la première église anglicane, était fréquentée par 15 écoliers.

L'agriculture

Pendant la première moitié du XIXe siècle, l'autosuffisance demeure le principal objectif des familles d'agriculteurs de West Shefford. Les produits qu'on retire de la terre, qu'ils soient de nature végétale ou animale, assurent le maintien et le développement de la cellule familiale, et l'exploitation agricole rapporte autant qu'on y met de capital, de travail et de savoir-faire.

Mais les cultivateurs de Shefford doivent cependant composer avec des terres qui sont peu propices à la culture. Une étude des sols effectuée en 1944 par le ministère fédéral de l'Agriculture et les travaux du célèbre géographe Raoul Blanchard le démontrent clairement:
Au sud du Saint-François jusque vers Granby, [le Piedmont] s'élargit faute de collines pour le limiter à l'arrière et n'est plus dès lors qu'un fragment un peu bâtard de la plate-forme appalachienne, plus bas, plus disséqué, plus rocheux. C'est un assez médiocre pays qui s'étend dans Shefford de Waterloo et Granby jusqu'à Actonvale, avec les roches pointant partout, les gros blocs en désordre à travers des bois maigres, de rares fermes, de pauvres villages11.
Un témoignage rapporté par J.B.A. Allaire dans sa biographie du curé Israël Courtemanche, en poste à Saint-François-Xavier de 1876 à 1884, vient appuyer ces considérations scientifiques. En visite à West Shefford, le père du curé est frappé par la piètre qualité des terres qu'il ne peut s'empêcher de comparer avec « la surface uniforme et nette » de la paroisse de Saint-Jude. « Que de roches, grand Dieu! que de roches! s'exclamait-il à chaque pas. Comment y récolter et subsister?12 »



Pour livrer ses fruits, cette terre ingrate exige beaucoup et ce n'est qu'au prix d'un travail acharné que le cultivateur réussira à y récolter le seigle, l'avoine, le maïs, les pois et les patates, qui sont les principales productions végétales vers 1830-1840.

La culture qui dépasse toutes les autres dans la faveur populaire est celle de la pomme de terre. C'est de toutes les cultures sarclées celle qui rapporte le plus et aussi qui a le moins à craindre des variations atmosphériques. Comme un champ de patates peut nourrir trois ou six fois autant d'individus que s'il était ensemencé de blé et que la récolte de ce tubercule a plus de chance de succès que celle des céréales, la culture n'en doit pas être négligée13.

Cette production représente à elle seule plus de 60 % des récoltes des cultivateurs de West Shefford en 1830 et 1840. Certains, comme Isaac Lawrence, Dudley Hayes et Erastus Lawrence, en produisent de 300 à 400 boisseaux, mais la majorité en récolte environ trois fois moins. Le blé constitue environ 10% de la production des cultivateurs. Et bien que cette céréale soit à la base de l'alimentation quotidienne, sa culture épuise le sol, sa période de végétation est très longue et elle demeure fragile aux insectes et aux maladies. Le seigle est une bonne culture de remplacement pour le blé mais, après quelques tentatives, les cultivateurs cesseront totalement de produire cette céréale dont on perd la trace au recensement de 1842. L'avoine et le maïs, qui comptent respectivement pour 5% et 15% des récoltes en 1831, servent principalement à l'alimentation du bétail. La production de l'avoine, qui est une céréale peu exigeante qui pousse bien dans tous les genres de sols, progressera jusqu'à 22% en 1842 alors que celle du maïs demeurera stable.

Si la patate a été popularisée au Québec par les Anglais, la culture des pois est typique aux Canadiens français qui en récoltent plus que le maïs, le seigle et le sarrasin réunis. Mais cette pratique n'a certes pas la faveur des cultivateurs de West Shefford qui, en 1831, en produisent très peu et qui, dix ans plus tard, n'en cultivent plus du tout, même si « un sol pauvre, mais bien égoutté et mélangé à du sable grossier, suffit à la culture des pois.14 »

L'élevage est également une activité essentielle au bien-être des familles. Chacune d'entre elles garde en moyenne sept bêtes à cornes, une dizaine de moutons, trois ou quatre cochons et un ou deux chevaux. Le groupe des bêtes à cornes est généralement constitué par deux bœufs de travail, une ou deux vaches pour le lait et le beurre, quelques génisses de remplacement, peut-être un bœuf de boucherie ou un taureau. On élève les moutons exclusivement pour leur laine dont on fabrique étoffes et vêtements. Si certains cultivateurs du village possèdent jusqu'à 30 moutons, six ou sept suffisent ordinairement à combler les besoins annuels d'une famille. En contrepartie, le cochon n'est nourri que pour l'abondance de sa chair, dont on fait du boudin, de la saucisse, du jambon, etc. Chaque famille de West Shefford en garde suffisamment pour sa consommation, sans plus.

Le cheval est sans contredit le meilleur allié et, en même temps, l'orgueil du cultivateur puisque c'est souvent par lui qu'on juge de l'aisance et du prestige de quelqu'un. Le cheval rend des services inestimables à l'homme en permettant de se rendre au marché en trois fois moins de temps que ne le feraient des bœufs et, parfois, quand le temps presse, en sauvant des vies. Les deux plus gros cultivateurs de West Shefford, Isaac Lawrence et Dudley Hayes, sont les seuls à garder trois chevaux.

Le tableau de la recherche d'autosuffisance ne serait pas complet sans que l'on mentionne l'apport des produits de la basse-cour, du sucre d'érable, qui est souvent le seul sucre consommé par les cultivateurs, des produits du jardin et de ceux de la chasse et de la pêche. L'agriculture des premiers colons de West Shefford est donc rudimentaire, peu mécanisée, et axée sur l'autoconsommation. Si on en dégage parfois des surplus qu'on s'empresse de vendre afin de se procurer ce qu'on ne peut produire, ce n'est certes pas là l'objectif premier de cette économie familiale.

Malgré tout, deux cultivateurs, Isaac Lawrence et Dudley Hayes, par l'importance de leurs récoltes et de leur cheptel, ont des pratiques agricoles qui s'apparentent déjà à celles qu'on verra pleinement s'épanouir pendant la deuxième moitié du XIXe siècle.

L'immigration britannique

Lorsque l'immigration américaine ralentit après 1830, le gouvernement canadien, qui cherche à contrebalancer le poids démographique des Canadiens français, se tourne vers une solution beaucoup plus coûteuse : faire venir des renforts des îles britanniques. D'après les chiffres officiels (qui sont passablement en dessous de la vérité) un million de personnes ont quitté les îles britanniques pour les colonies nord-américaines dans la première moitié du siècle.

Dans le canton de Shefford, en 1842, ces immigrants totalisent 280 personnes: 32 Écossais, 65 Anglais et 193 Irlandais. Ces derniers, contrairement à la vague migratoire irlandaise liée à la famine de 1847-1848, sont majoritairement protestants. Notre petit village en formation compte quant à lui 11 Irlandais, 1 Écossais, 14 Américains et 60 Canadiens anglais.

La seconde moitié du 19e siècle illustré

                    

                    

L'arrivée du chemin de fer

L'arrivée du chemin de fer de la Stanstead, Shefford & Chambly Railway va transformer la vie des colons; elle réduit l'isolement, permet une plus grande circulation des marchandises et des gens et, surtout, elle favorise le peuplement de la région par les « Canadiens ».

La construction de cette voie ferrée s'est butée à de nombreuses difficultés financières. Commencée en 1853, la ligne n'atteint Granby qu'en 1860 pour s'arrêter à Waterloo l'année suivante. Le tronçon Granby-Waterloo, qui passait à trois kilomètres de West Shefford, sera réalisé grâce au financement personnel de A.B. Foster, superintendant général des travaux et résidant de Waterloo. À ce moment, le montant de 50 000 $ souscrit par le Canton de Shefford quelques années auparavant avait depuis longtemps été englouti dans l'entreprise.