L'INCORPORATION DU VILLAGE

Pour les citoyens de West Shefford, et particulièrement pour l'élite locale, la croissance du village encourageait la prise en charge de son administration qui, jusque-là, relevait du Conseil de canton formé en 1845 (avec un court intermède du conseil de comté, 1847-1855). Le marchand George Tait, établi au village vers 1860, avait particulièrement marqué l'existence de cet organisme politique par une présence soutenue de 17 années pendant lesquelles il avait été choisi maire du canton de Shefford en 1878, 1879, 1882 et 1888, et désigné préfet de la municipalité de comté en 1888.

Fort de l'appui de plus des deux tiers des francs-tenanciers du village, le Dr J.A. Brun se présente donc à l'automne 1888 à une séance du Conseil du comté de Shefford pour réclamer la formation de la municipalité de West Shefford. Le Conseil désigne aussitôt Joseph Raphaël Tartre, secrétaire de la municipalité de comté et notaire à Waterloo, superintendant spécial afin de vérifier si cette demande répond aux critères d'éligibilité alors en vigueur. En fait, il lui fallait vérifier si le nombre de maisons bâties et habitées était d'au moins 40 sur un territoire n'excédant pas 60 arpents en superficie. Comme le plan officiel du village dressé à cette occasion par l'arpenteur Michael Mitchell indiquait plus de 46 maisons habitées, excluant les commerces, les manufactures et les édifices publics, tout semblait conforme aux directives gouvernementales. La municipalisation du village ne faisait toutefois pas l'unanimité et une pétition d'opposants au projet fut même déposée au Conseil de comté par James Hayes.




Le 12 décembre 1888, après avoir pris connaissance du rapport du superintendant Tartre, les 12 maires du comté de Shefford réunis à Waterloo votent à huit contre trois pour le projet, le préfet George Tait devant s'abstenir. L'incorporation municipale de West Shefford ou Shefford-Ouest, comprenant les lots 1, 2, 3 et 4 du 1er rang de Shefford, était proclamée par le gouvernement 14 jours plus tard, soit le 26 décembre 1888.

Le rôle du Dr Brun semble avoir été déterminant dans l'évolution de ce dossier. Car en plus d'être le représentant des francs-tenanciers majoritaires, il tente de hâter, selon les dires du Journal de Waterloo, « l'accomplissement de toutes les formalités, pour que l'élection des conseillers de la nouvelle municipalité puisse avoir lieu en janvier39», ce qui fut fait, le 21 janvier 1889.

Les électeurs, des hommes de plus de 21 ans propriétaires ou locataires à West Shefford, élirent alors comme premiers conseillers le Dr J.A. Edmond Brun, le fromager Zepheniah Lawrence, les marchands Alphonso Boright et Victor Marchessault, les cultivateurs Zéphirin Brodeur et Napoléon Gannon et le ferblantier George Newell.

À leur première assemblée, comme c'était la règle à l'époque, les conseillers procèdent à l'élection du maire comme ils le feront par la suite à chaque année, jusqu'en 1916. Le Dr Brun et Zepheniah Lawrence convoitent le poste. Le premier remportera la majorité des voix.


          

Au cours de cette assemblée, on engage le notaire J.L. Dozois de Granby comme secrétaire-trésorier, à la condition expresse qu'il ouvre un cabinet au moins deux jours par mois dans les limites du village. Le séjour du notaire Dozois sera de courte durée et, l'année suivante, il est remplacé par Luc Victor Marchessault qui doit alors abandonner son poste de conseiller municipal. Le salaire du secrétaire-trésorier était de 50 $ par année.

Conséquence de l'ascendant qu'avaient exercé les anglophones à West Shefford durant tant d'années, et malgré la supériorité numérique de la population francophone et leur représentation majoritaire au Conseil municipal à partir de 1892, il faudra attendre jusqu'en 1922, sous le mandat d'Ernest Sirard, pour que les procès-verbaux de la municipalité soient rédigés en français. Cette situation était courante dans plusieurs villes et villages des Cantons-de-l'Est.

Administrer la municipalité: chemin, santé public, aqueduc, électricité…

Au printemps et à l'automne, à la fonte des neiges ou lorsque les pluies sont abondantes, l'état des routes est parfois si mauvais qu'il empêche tout déplacement et entrave l'activité villageoise. La voirie fut donc la préoccupation principale du Conseil, car sans pont ni chemins carrossables, le développement du commerce et la prospérité restent limités.

L'incorporation de West Shefford réalisée, on procède immédiatement à la nomination du comité des chemins composé des conseillers Boright, Gannon et Brodeur et, quelques mois plus tard, à l'imposition d'une taxe de 0,50$ par tranche de 100$ de la valeur imposable de toutes les propriétés du village pour la construction et l'entretien des routes. Il était possible pour les citoyens de payer cette taxe en temps de travail, sous la surveillance de l'inspecteur des routes à l'endroit où les travaux devaient être exécutés. La municipalité allouait 1,00$ pour le travail d'un homme pendant dix heures; 2,50$ s'il fournissait deux chevaux et une charrue; 2,00$ s'il était accompagné d'un cheval et d'un tombereau et 2,50$ pour une paire de bœufs avec charrue et tombereau. Ainsi, le contribuable pouvait s'acquitter du paiement de cette taxe en travaillant une ou deux journées pour la municipalité, selon l'équipement fourni et de la valeur de sa propriété.

Le vieux pont de la rue Principale occasionnait des déboursés importants et, en 1892, on préféra en construire un nouveau plutôt que de dépenser continuellement pour son entretien. La crue des eaux emporte toutefois la nouvelle structure le 26 mars 1904, obligeant pour un temps les citoyens à effectuer un long détour par Sheffington pour se rendre à Waterloo. Sa reconstruction coûtera 250$ à la municipalité.




Le comité des chemins veillait aussi à l'entretien des trottoirs de bois qui facilitaient la circulation des piétons, particulièrement lorsqu'une pluie ou un dégel survenait, et les protégeaient du danger que représentait le va-et-vient des attelages. À partir de 1915, la municipalité investira 3000 $ pour construire de nouveaux trottoirs en ciment.



L'ouverture des chemins d'hiver, qui consistait à battre la neige pour en faire une surface dure sur laquelle carrioles, sleigh et traînes pouvaient circuler, relevait également du comité des chemins.

Les questions de voirie ne seront pas les seules préoccupations des édiles. Le premier règlement à être débattu au Conseil concerne d'ailleurs l'émission des permis de boisson, sujet fort controversé à l'époque. Aussi, lorsqu'il fut mis à l'étude, une vive opposition s'éleva de la salle et William Robinson, ministre anglican et président de l'association de la Temperance Society, dont les locaux se situaient dans le même édifice que le Conseil du village, remit une pétition signée d'électeurs, de femmes et d'enfants réclamant la suppression de tout permis d'alcool dans la municipalité. Les conseillers se divisèrent sur la question. Certains proposaient d'émettre deux permis, d'autres qu'on s'en abstienne totalement. Finalement, on opta pour le statu quo: seul l'hôtelier John Harris obtiendrait le privilège d'opérer un débit de boisson, du moins jusqu'en 1903. Car cette année-là, pour des raisons demeurées obscures, le Conseil lui refuse le renouvellement de sa licence au profit des propriétaires du nouveau Central Hotel (lot 1208), Glascott et Malboeuf. Furieux, convaincu qu'il s'agissait là d'un cas flagrant de favoritisme, John Harris dut néanmoins se contenter d'opérer un hôtel de tempérance jusqu'en 1907, année où une décision municipale porte à deux le nombre de permis d'alcool.




La clientèle des débits de boisson étant parfois bruyante, les autorités municipales durent bientôt légiférer pour assurer la paix et l'ordre publics. En 1907, le Conseil ordonne la fermeture de ces établissements à 22 heures le samedi et, en 1911, à la suite de l'adoption d'une loi provinciale, de 19 heures le samedi jusqu'à 7 heures le lundi matin. On tente également de faire comprendre aux tenanciers d'hôtel qu'ils ont une part de responsabilité dans la conduite de leurs clients. À partir de 1913, ils doivent veiller à ce qu'aucun d'eux ne s'enivre et, advenant le cas, ils ont l'obligation de les garder chez eux. Tout manquement à cette directive entraîne la révocation du permis de boisson.

En 1891, le Conseil crée le Bureau d'hygiène de West Shefford. Le Dr Brun, le marchand Thomas Kennedy, le curé Petit et le révérend Robinson en auront la responsabilité. Ils ont comme mandat de s'assurer de la salubrité des lieux publics et privés et le pouvoir d'émettre des amendes à tous ceux qui ne se conforment pas aux recommandations du Bureau. Ils ont de plus à voir à l'application de la quarantaine lors de constat de maladie contagieuse.

Les démarches pour doter le village d'un système d'aqueduc débutent en juin 1905. L'objectif était alors d'accorder à l'entreprise privée la construction et la gestion de ces infrastructures. Après le dépôt et l'étude des soumissions, le choix du Conseil s'arrête en septembre 1905 sur un entrepreneur de Saint-Pie, Louis Gauthier, à qui incombe également la responsabilité de déterminer les tarifs pour les usagers.

L'eau qui approvisionne le village provient d'une source située dans le canton de Brome sur un lot appartenant à Peter Monroe Hayes. L'alimentation en eau d'une maison coûtera sept dollars annuellement, auxquels il faut ajouter deux dollars pour obtenir un ou deux robinets dans la salle de bain. Les étables pourront être également approvisionnées au tarif annuel d'un dollar par cheval et de cinquante cents par bovin. Les citoyens de West Shefford ne sont pas contraints de se raccorder au système d'aqueduc.

Le Conseil municipal aurait souhaité utiliser le réseau d'aqueduc pour équiper le village de bornes-fontaines afin de mieux combattre les incendies. Mais le prix de leur installation, 1 200$, a vite fait de refroidir l'enthousiasme des citoyens qui, par référendum, se prononcent contre le règlement d'emprunt municipal. La pompe à incendie achetée en 1901 était jugée bien suffisante. Vingt ans après l'installation de l'aqueduc, la municipalité se décide à reprendre ses affaires en main et rachète pour 6 000$ tous les équipements de Louis Gauthier.

L'éclairage électrique des rues date également de 1906, un retard de plus d'une décennie sur Granby et Waterloo; si le besoin était aussi pressant, les conditions n'étaient certes pas les mêmes. Encore une fois, c'est l'entreprise privée qui prend en charge le dossier. Grâce à l'installation d'une dynamo dans leurs moulins situés à l'ouest du village, et avec l'approbation du Conseil municipal et des citoyens de West Shefford, D.C. Horner et M. Watson peuvent procéder en octobre 1906 à la mise en place des poteaux et à la pose des fils. Quatorze ampoules d'un pouvoir de seize chandelles chacune remplaceront alors l'éclairage au carburant en service depuis 1885.

D'après le contrat que la compagnie D.C. Horner & Son signe avec la municipalité en 191040, il en coûtera à cette dernière 5,88$ par lumière et par année pour assurer l'éclairage. Les réverbères seront en fonction de la tombée du jour jusqu'à minuit et de 5h30 à l'aube. Et comme le soulignait le Journal de Waterloo à propos de l'installation de ce service dans le chef-lieu du comté (Waterloo) en 1894 : « C'est un progrès considérable, si l'on compare la belle et brillante lumière que nous fournit l'électricité, chaque nuit, aux lueurs blafardes que [...] nos lampes à l'huile jetaient autour d'elles ».

Les citoyens de West Shefford devront attendre encore plusieurs années pour vraiment jouir du confort que procure l'éclairage électrique. Car ce n'est qu'en 1919, avec l'entrée en scène de la compagnie Southern Canada Power, qu'ils pourront raccorder leurs résidences au réseau.