John Savage, fondateur de West Shefford

La guerre d'Indépendance américaine

De parents originaire d'Irlande du Nord et vraisemblablement américain de naissance, John Savage, cultivateur aisé de l'État de New York, occupe et cultive sa terre en compagnie de Ann Pratt et de leurs enfants lorsque le conflit éclate, en 1775, entre les colonies anglaises d'Amérique et la Grande-Bretagne.

Dès le début de cette guerre d'Indépendance, John Savage s'affiche comme un fervent monarchiste. Il refuse d'abord de prendre le commandement de la compagnie locale de l'armée du Congrès et il est surpris à porter un toast à la santé du roi George. Il n'en fallait pas plus pour qu'on l'accuse d'avoir eu des contacts avec les Britanniques, qu'on l'arrête et qu'on le jette en prison.

Remis en liberté, il travaille sans relâche à recruter des hommes de troupe et à organiser les forces loyalistes jusqu'à ce qu'une nouvelle arrestation le conduise au cachot pour quatre ans. Condamné à la pendaison, il s'évade et on le retrouve en 1782, un an avant la fin des hostilités, informateur pour l'armée britannique.

Le conflit terminé, sa propriété de Spencertown est confisquée par le nouveau gouvernement américain et, désormais, son histoire se confond avec celle de quelques 90 000 Loyalistes qui vont quitter les États-Unis en quête d'un meilleur avenir.

Les Loyalistes et les Cantons-de-l'Est

Des 90 000 Loyalistes, plus de la moitié regagnent l'Angleterre ou s'installent aux îles Bahamas et 7 000 franchissent la frontière du Québec. La majorité d'entre eux est orientée vers la Gaspésie et le futur Haut-Canada, mais certains choisissent de s'installer dans la région frontalière du lac Champlain, jugée idéale pour la culture et le commerce, et ce malgré les fortes réticences des autorités qui considèrent la région comme militairement peu sûre. Après avoir vainement tenté de les déloger, on leur permettra de s'établir comme cultivateurs à bail dans les trois seigneuries de Foucault, Noyan et Saint-Armand.

John Savage était de ce nombre d' « irréductibles » et, en 1783, il s'installe dans la seigneurie de Foucault (Caldwell’s Manor), mais dans la partie contestée de ce territoire, à Alburg. Mal lui en prit, car après huit ans de labeur sur sa terre, ce territoire revenait à l'État du Vermont qui, rancune oblige, en chassa immédiatement tous les Loyalistes.


Le chef du canton de Shefford

L'année 1791 est également celle de l'adoption de l'Acte constitutionnel qui créait le Haut et le Bas-Canada, établissait le parlementarisme et ouvrait à la colonisation tout le territoire des Cantons-de-l'Est. Cette concession gratuite de terres suscite rapidement beaucoup d'intérêt et, en juillet 1793, des autorisations d'arpentage sont «accordées pour 173 cantons, sollicitées par au-delà de 250 chefs et de 10 000 associés »1.

Le mode de concession adopté par le gouvernement britannique pour la colonisation des terres incultes du Bas-Canada est, en grande partie, axé sur le rôle du chef de canton. Et l'homme qui préside au destin du canton de Shefford, c'est John Savage. Il sait relever les multiples défis et assumer pleinement les lourdes responsabilités dévolues au chef de canton: choisir les associés, arpenter, ouvrir une ou des routes, veiller à l'établissement des colons, parmi d'autres obligations.

Dès la proclamation de février 1792 informant de la possibilité d'obtenir des terres dans les cantons, John Savage se met à l'œuvre et commence à recruter des associés. Sa requête est accueillie favorablement par les autorités et, six mois plus tard, après être allé prêter à Québec le serment d'allégeance obligatoire, il reçoit l'autorisation du lieutenant-gouverneur d'arpenter le canton de Shefford et, par le fait même, la permission informelle de s'établir sur ses terres.

Au mois d'août 1792, John Savage, en compagnie d'un arpenteur, se rend pour la première fois sur le territoire afin de fixer les limites extérieures du canton de Shefford. Il revient en septembre et à la fin d'octobre pour déterminer le tracé d'un sentier qui, le mois suivant, sera ouvert par six hommes. Cette première trouée dans la forêt vierge des Cantons-de-l'Est permettait de relier le canton de Shefford à Saint-Jean.

Si l'histoire ne retient bien souvent que le nom de John Savage, c'est en fait une grande partie de sa famille qui immigre avec lui: son épouse Ann Pratt, leur fils John et quatre de leurs filles, mariées respectivement à John Allen, John Clark, Hezekiah Wood et Lyman Lewis, tous associés, de même que son frère Edward et ses trois fils.

Les premiers habitants de West Shefford

En 1793, John et Ann Savage ainsi que leur fils John, accompagnés de Magdalen Mock, viennent s'établir sur leurs lots respectifs, soit le 2e et 3e lots du premier rang, territoire sur lequel se formera plus tard le village de West Shefford.

En choisissant de s'établir à cet endroit, ces colons désiraient profiter des possibilités qu'offrait la rivière Yamaska, près de laquelle John Savage construisit d'ailleurs sa première maison, et ils entrevoyaient que les terres de ce qu'on appellera plus tard Shefford Plain seraient très propices à l'élevage.

En 1794 et 1795, de nouveaux arrivants se greffent au contingent des premiers colons établis à West Shefford. Certains d'entre eux s'établissent sur le territoire du futur village, tels Elijah Lawrence (lot 1, rang 1) et Isaac Kineson (lot 4, rang 1); d'autres se retrouvent isolés: John Katzback (lot 7, rang 3), Thadeus Tuttle (lot 13, rang 6) et, enfin, le premier habitant de Waterloo, Ezekiel Lewis (lot 21, rang 4).

De tous les associés du canton de Shefford, les suivants sont spécifiquement désignés comme Loyalistes : John Savage, chef de canton ; Richard Allen ; James, John et Peter Savage, neveux du capitaine Savage ; William Bell, qui fut au service de l'armée de Sa Majesté durant 29 ans, et ses trois fils, John, Samuel et Elias Bell. Malcolm Mc Farlane, John Katzback (ou Knatchback), John Mock sr, John Mock jr et Joseph Mock sont reconnus, pour leur part, comme " Sujets loyaux ". Source : M. O. Vaudry, A sketch of the Life of Captain John Savage, J. P., Lennexville, 1921..

Ces colonisateurs, grâce surtout à l'acharnement de John Savage qui, à l'aube de la cinquantaine, se voyait forcé de refaire sa vie dans un pays neuf, avaient réussi en quelques années à établir leur famille, bâtir une maison, défricher la terre et construire deux routes, l'une vers Saint-Jean et l'autre en direction de Sutton.

Les premiers résidants de West Shefford
 
Lot
Rang
Année d'étab.
Nombre d'acres défrichées en 1800
John Savage
3
1
1793
70
John Savage, fils
2
1
1793
30
Elyjah Lawrence
1
1
1794
50
Isaac Kineson
4
1
1795
15

John Savage : grand propriétaire terrien

Pendant presque une décennie, John Savage dut supporter tous les frais relatifs à son rôle de chef de canton. Mais le jeu en valait la chandelle, car chacun de ses associés devait lui remettre 1 000 des 1 200 acres obtenues du gouvernement, ce qui transformait de facto le chef de canton en grand propriétaire terrien.

Le 10 février 1801, date de l'émission des lettres patentes, 26 associés de John Savage reçoivent 1 200 acres et 13 autres n'en obtiennent que 200. Si on exclut les terres qu'il laisse à son fils et quelques centaines d'acres gardées par des associés, John Savage obtient quant à lui environ 25 000 acres.

Il ne semble pas toutefois que Savage ait eu l'âme d'un marchand de terres ou d'un spéculateur: par une convention datée du 5 mars 1800, il s'engage à vendre à Henry Powers 10 000 acres2 à prendre sur la part que les associés3 doivent lui remettre dès l'émission des lettres patentes, ainsi que la moitié de toutes les terres qu'il recevra au-delà de 20 000 acres, pour une somme de 625 livres cours courant (2 500 $). Tout porte à croire qu'il vendra également la presque totalité des autres terres qu'il a reçues de ses associés, si bien qu'à la fin de sa vie4, John Savage, cultivateur, notable, juge de paix et capitaine de milice, pourra contribuer pour une valeur de plus de 2 000$ à l'établissement de l'église anglicane de West Shefford.

Le canton en 1800

Sept ans après les premiers établissements, le canton de Shefford est habité par 40 familles qui se sont installées au rythme moyen de six par an. On connaît assez peu de choses sur la vie de ces premiers colons, mais on peut tout de même indiquer qu'ils sont tous cultivateurs, que leur agriculture est rudimentaire et qu'ils exécutent leurs travaux agricoles à l'aide de bœufs de travail, les chevaux étant alors un luxe. Ils habitent dans des maisons de bois rond, ne possèdent bien souvent qu'un simple abri pour les animaux et ils dépendent presque exclusivement des récoltes et du cheptel pour leur nourriture et leur habillement. Et si les 18 familles qui se sont établies pendant les trois premières années dans le canton (1793-1796) ont défriché 30 acres en moyenne et peuvent subsister de leurs propres ressources, l'ensemble des autres (22), avec des défrichements moyens de 10 acres, doivent certainement connaître des moments plus précaires.



Aussi embryonnaire qu'elle soit, cette agriculture permet aux plus gros producteurs (Savage, Lawrence, Wood, parmi d'autres) de dégager quelques surplus qu'ils s'empressent de vendre aux marchés de Philipsburg, de Saint-Jean et Saint-Hyacinthe, d'où ils ramènent d'ailleurs, pour leurs propres besoins ou pour la revente, tous les biens et toutes les denrées qu'on n'arrive pas à produire dans Shefford. Une certaine partie de leur production excédentaire doit également trouver preneur sur le marché local qui, lentement, se développe avec l'arrivée des nouveaux colons.

Dans un pays de colonisation, les industries rurales sont essentielles au développement économique et au bien-être de la population. C'est donc aussi tôt qu'en 1795 que John Mock établit un moulin à farine à Warden et que Ezekiel Lewis l'imite, un an plus tard, en construisant un moulin à scie à la décharge du lac de Waterloo. Pendant plusieurs années, on convergera de partout pour y moudre son grain et pour y couper ses billots en planches. L'accroissement de la population et des échanges amènera bientôt la multiplication de ces petites industries qu'on retrouvera alors un peu partout sur le territoire.

Les routes

Les chemins, qui pourtant étaient d'une importance majeure pour briser l'éloignement et assurer la survie des premiers habitants des Cantons-de-l'Est, ont longtemps été l'un des derniers soucis des autorités coloniales.

Laissés à eux-mêmes, les colons devaient s'organiser pour ouvrir et entretenir des sentiers qui n'étaient bien souvent praticables qu'à pied ou à dos de cheval. Les lourdes charges elles, étaient tirées par un bœuf, plus rarement par un cheval attelé à un brancard. L'hiver était plus propice à ces déplacements, gelant rivières et marécages et recouvrant de neige les roches et les souches.

Une loi de 1796 obligeait certes les résidants à participer, en argent ou en corvées, à la construction et à l'entretien du chemin du Roi, même sur les terres de la Couronne. Mais les nombreuses terres inhabitées, les lots abandonnés des grands propriétaires terriens et les réserves du clergé et de la Couronne, qui comptaient pour le deux-septième du territoire de chaque canton, s'avéraient des obstacles insurmontables à la percée et à l'entretien d'une route carrossable à l'année.

En 1797, un chemin rudimentaire menait du lac Memphrémagog à Yamaska (Saint-Hyacinthe) en traversant les cantons de Bolton, Stukely, Shefford et Granby jusqu'à Saint-Pie. De là, on empruntait la rivière Yamaska, l'été en bateau et l'hiver en carriole sur la glace, jusqu'à Saint-Hyacinthe. Cette liaison favorisera de nouveaux échanges commerciaux, comme ceux qu'ont entretenus de longues années le marchand général Joseph Cartier de Saint-Hyacinthe et John Savage.

La première véritable infrastructure routière qui brisera l'isolement de cette partie du Québec est l'Outlet Road dont la construction s'échelonne de 1817 à 1819. Cette route permettait de relier l'Outlet du lac Memphrémagog à Montréal, via Saint-Paul-d'Abbotsford, Saint-Césaire et Chambly. Si cette nouvelle voie de communication permet la venue à West Shefford de nouveaux colonisateurs et stimule l'activité économique, elle favorise davantage les agglomérations situées le long de son parcours, comme Waterloo et Granby par exemple. Distant du chemin du Roi de quelques kilomètres, West Shefford en sera donc réduit à devenir un petit centre au service de la population agricole environnante.