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Bromont
: le village de West Shefford au 19e siècle
Fondation
de la Paroisse catholique
Pour
les colons catholiques, isolés et soumis à de difficiles conditions
d'établissement, la mission demeure le seul repère familier et parfois
l'unique lieu de rassemblement ; la venue d'un missionnaire ou d'un
curé constitue donc un élément majeur de préoccupation pour nombre
d'entre eux. Mais c'est également une priorité pour le clergé catholique
qui ne veut pas perdre son influence auprès d'une population sujette
aux influences protestantes.
Le manque de fidèles ne permet pas de satisfaire immédiatement les
besoins spirituels des colonisateurs et il faudra attendre 1849
pour qu'un premier curé résidant, Joseph Quinn, s'établisse à la
mission du Très-Saint-et-Immaculé-Coeur-de-Marie de Granby, fondée
en 1842 par Mgr Bourget. Le territoire desservi par cet ecclésiastique
s'étendait aux cantons de Shefford, Granby et à la partie sud du
canton de Roxton. C'est à partir de ce moment que les catholiques
de Shefford, dont le plus grand nombre est établi dans la partie
ouest du canton et près de la montagne de Shefford, recevront régulièrement
la visite d'un pasteur.
Face à l'augmentation rapide de la population catholique, Joseph
Quinn avance l'idée, en 1852, d'établir une desserte dans le canton
de Shefford. Le curé projette alors d'acheter un magnifique hôtel
situé au pied de la montagne de Shefford, à la croisée des chemins
de Stukely et Waterloo, et de le convertir en église. Malgré l'approbation
de l'évêque, le projet reste lettre morte et ne refait surface qu'en
1856, mais sous une nouvelle forme.
L'évêque reprend alors le dossier et désigne le curé Provençal de
Saint-Césaire pour étudier la question, le priant de se transporter
dans Shefford pour marquer la place d'une église. Il donne à ce
dernier « tous les pouvoirs nécessaires pour arranger cette
importante affaire à la plus grande gloire de Dieu et au bien spirituel
des Catholiques de ce township21.
» Il lui fait de plus cette importante recommandation: «
Voyez aussi préalablement si le township pourrait former par la
suite deux paroisses ce qui serait de nature à influencer beaucoup
sur l'emplacement actuel de l'église22
. »
À partir de ce moment, les résidants de Shefford se partageront
en deux camps, retardant d'autant la formation de la paroisse. D'un
côté, on retrouve les catholiques du centre du canton qui soutiennent
qu'une seule église suffit; de l'autre, ceux qui résident aux extrémités
jugent que deux églises sont absolument nécessaires.
Un an et demi après la déposition du rapport du curé Provençal,
les tenants de la seconde option marquent un grand coup en faisant
directement appel à l'évêque. Des résidants des cantons de Shefford
sud, Granby, Brome, East Farnham et Dunham présentent alors une
requête dans laquelle ils exposent leurs recommandations:
1o Qu'une seule église pour la population
catholique de Shefford est véritablement insuffisante, à raison
de l'étendue de ce township et surtout à cause de l'énorme montagne
qui le divise [...] en deux parties presqu'égales [...] 2o
Que placer cette église au centre du township c'est empirer leur
situation pour un bon nombre d'entre eux, c'est perdre à peu près
cent familles, tant du côté [...] nord que du coté sud [...],
ainsi que des confins des townships environnants. 3o
Qu'en conséquence ils croient devoir s'opposer fortement [...]
à l'effet d'obtenir une seule église au centre du township de
Shefford23.
Du même souffle, les 93 franc-tenanciers signataires recommandent
la formation d'une paroisse comprenant une partie des cantons de
Granby, Shefford, Farnham Est et Brome.
La réponse de l'évêque ne se fait pas attendre et dès le 6 juin
1858, il procède à l'érection canonique de la paroisse Saint-François-Xavier
de Shefford. Créée au même moment, la paroisse Saint-Joachim de
Shefford sera desservie par le curé de West Shefford jusqu'en 1865.
La
fabrique
Le 1er
juillet 1858, trois semaines après l'érection canonique de la paroisse,
et sur invitation du curé desservant G.S. Kerston, les paroissiens
se rendent à la boutique de forge de Maxime Renaud dit Blanchard
afin de former la Corporation de l'oeuvre de la fabrique et d'élire
les premiers marguilliers. Michael Mc Gowan, Jos. Malboeuf et Patrick
Farrell obtiennent alors la charge, en compagnie du curé, de veiller
aux biens et affaires matérielles de la paroisse.
En 1860, la troisième élection des marguilliers donne lieu à une
vive controverse entre Irlandais et Canadiens. Après avoir élu Jean-Baptiste
Viens et James O'Brien fils, les représentants des deux communautés
réclament le troisième poste comme leur revenant de droit, le vote
n'ayant pu départager les candidats. Les Irlandais évoquent le principe
d'alternance et soutiennent que, si la corporation de la fabrique
était représentée lors de sa première année d'existence par deux
Irlandais et un Canadien et, l'année suivante, par deux Canadiens
et un Irlandais (Théodule Vachon, Joseph Vachon et Patrick Farrell),
il n'y a maintenant aucune raison de bouleverser cet ordre. Les
Canadiens, eux, ne l'entendent pas ainsi et font intervenir la loi
du nombre dans le débat, soulignant que les Irlandais ne représentent
plus que le tiers de la population et qu'ils doivent donc céder
la place.
Chacun demeurant sur ses positions, le jeune curé Boucher n'a d'autre
solution que de faire intervenir Mgr Prince dans le débat. Ce dernier
se prononce en faveur de la position des Canadiens, avec les résultats
qu'on suppose. « En effet nous voyons que le dimanche 15 janvier,
dans une assemblée des marguilliers et habitants de la paroisse
tenue dans l'église, le Sieur Ignace Bouley réunit la grande majorité
des suffrages24.
»
Pourtant, le 9 décembre 1858, dans ses instructions relatives à
la desserte, Mgr Prince concluait en ces termes: « Enfin [...]
qu'il y ait toujours alternative entre les marguilliers Canadiens
et Irlandais25».
Après mûre réflexion, l'évêque avait donc dû considérer lui aussi
que la loi du nombre avait préséance sur celle de l'alternance.
Sauf pour cet incident, il semble que les rapports entre Irlandais
et Canadiens aient été harmonieux. Le curé se devait d'ailleurs
d'être bilingue et d'offrir les services religieux dans les deux
langues. Pendant les années de cure d'Israël Courtemanche (1876-1884),
la paroisse ne comptait que 17 familles irlandaises catholiques.
Le
choix de West Shefford
La paroisse
Saint-François-Xavier fondée, encore fallait-il déterminer l'emplacement
de la première église. Alfred Elie Dufresne, prêtre missionnaire
de Sherbrooke, avait recommandé à Mgr Prince en mai 1858 son établissement
à West Shefford sur un terrain de 15 acres acheté par les paroissiens.
Les signataires de l'acte d'achat de ce terrain étaient James O'Brien
fils, James Farrell fils, Michael McCowan et, enfin, Moïse Poirier.
Certaines raisons jouaient en faveur de West Shefford. M. Kerston,
curé résidant de Granby depuis 1855, qui lors de ses visites curiales
au village demeurait chez l'Irlandais Christopher McRae, connaissait
bien l'endroit et le savait propice à l'établissement d'une chapelle;
la position géographique de West Shefford, situé à la croisée des
chemins menant dans les cantons de Granby, Brome et East Farnham,
permettant ainsi de desservir le plus grand nombre de catholiques,
prêchait également en sa faveur.
C'est donc à West Shefford, en 1859, que s'établira la première
chapelle en bois de la paroisse et qu'on achètera un édifice situé
à proximité pour servir de presbytère. Les débuts sont difficiles
pour le premier curé résidant de Saint-François-Xavier, Charles
Boucher qui entre en fonction la même année. La chapelle est trop
petite et en mauvais état, l'argent est rare parmi les paroissiens
et la fabrique est endettée de 500$. Découragé d'une situation aussi
déplorable, ce dernier demande son rappel à l'évêque en 1861. Il
demeure néanmoins en poste jusqu'en 1864, alors qu'il est remplacé
par Pierre-Edmond Gendreau pour une période d'un an. Suite au départ
de ce dernier, la paroisse sera privée de curé résidant jusqu'en
1870 et desservie par le curé de Granby.
CONTRAT D'ACHAT DU PRESBYTÈRE (1859)
Le treize août 1859, Sieur George Savage hotellier [sic] au village
de Waterloo vend aux marguilliers et l'œuvre de la paroisse Saint-François-Xavier
et à leurs successeurs en office et qualité de représentant la
fabrique et acceptant pour elle savoir: un morceau de terre faisant
partie du lot no. 3 dans le premier rang du canton de Shefford
borné au sud sur la devanture par le chemin qui conduit à Waterloo,
et mesurant six perches de largeur en front, à l'est par la terre
de John Wood, huit perches de longueur au nord par la même terre,
quatre perches de cette dernière ligne, à l'ouest, huit perches
de longueur joignant la terre de John Mc Nider, formant en tout
un quart d'acre, plus ou moins mesure anglaise, avec une maison
de 30 X 24 pieds, granges et autres bâtisses y érigées.
Le dit Savage vend de plus aux mêmes acquéreurs, un poêle de fer
et un autre de cuisine avec leurs tuyaux, six chaises, une table,
une horloge, quatre seaux, deux miroirs, une chaudière de cuivre,
une bouilloire de fonte, deux jarres de grès, un lot de ferblanterie,
un lot de bois de corde et des planches sur les lieux, un lot
de fayancerie, pelle et pinces à feu, une pelle de fer, les dits
objets mobiliers sont déjà livrés aux acquéreurs. Ceux-ci entrent
en pleine propriété et possession du tout dès ce jour 13 août.
Cette vente est ainsi faite pour le prix et somme de $ 550.
Fait et passé [...] au village de Waterloo [...] demeure de Z.
Reynolds no 2694, le 13 août 1859, après-midi. George Savage,
vendeur, Joseph Malboeuf (sa marque), Patrick Farrell, Théodule
Vachon, marguilliers, acquéreurs, R. Dickinson, N.P., H. Bondy
N.P.26
Une
deuxième chapelle
La petite
chapelle pouvant à peine contenir le quart des paroissiens, on ne
cesse de réclamer la construction d'une église en brique à partir
de 1861. Mais ce n'est qu'en 1866 que le curé McAuley de Granby
informe Mgr Charles Larocque des débuts des préparatifs pour la
construction d'une église de 21 X 14 m et de 6,7 m de hauteur. Un
menuisier de West Shefford, Théophile Vachon, doit diriger les travaux.
Les matériaux sont transportés sur l'emplacement pendant l'hiver
1868 et les travaux débutent peu de temps plus tard. Mais lorsque
François Zéphirin Mondor, le troisième curé résidant de la paroisse,
arrive à West Shefford en octobre 1870, on n'avait réussi à construire
que les murs et le toit de l'église qui, d'ailleurs, était plus
petite que prévu (18 X 12 m). Il restait à faire les planchers,
peindre les portes et les châssis, consolider le clocher, entre
autres choses. On célèbre tout de même la première messe le 25 décembre
1870, mais dans une église qui est loin d'être aussi belle qu'on
l'avait espéré quatre ans plus tôt.
La construction de cette nouvelle église en brique s'était toutefois
avérée un mauvais investissement. Et dès 1878, l'évêque de Saint-Hyacinthe,
Mgr Moreau, en vient à la conclusion que « Les paroissiens
devront se mettre bientôt en mesure de refaire leur église qui est
loin d'être assez solide et assez spacieuse pour la population,
ainsi que la sacristie et de réparer ou refaire le presbytère au
coût de 300$ ». Mais la question de la construction de l'église
reste en suspens durant quelques années.
La
construction de l'église
En 1881,
le curé Courtemanche, en poste depuis 1876, tente par deux fois
sans succès de convaincre les paroissiens de la nécessité de souscrire
pour la construction de leur nouveau temple. Lors d'une assemblée
de 61 francs-tenanciers tenue à l'église la même année, 27 d'entre
eux se prononcent pour le projet et 34 s'y opposent.
Mgr Moreau revient à la charge quatre ans plus tard et écrit au
curé Petit, qui a remplacé M. Courtemanche en 1884, de s'occuper
activement de « l'affaire de l'église à bâtir ». La
situation semble d'autant plus urgente que le rapport soumis à l'évêque
par Joseph Barbeau, maître maçon de Saint-Hyacinthe, confirme le
délabrement avancé de l'église existante. Le curé Petit fait donc
circuler une requête auprès des habitants, en 1886, afin de recueillir
la majorité des signatures nécessaires à l'acceptation du projet.
Après huit mois de sollicitation continue, il obtient gain de cause,
mais non sans avoir usé de quelques menaces comme lui avait d'ailleurs
recommandé de le faire l'évêque Moreau, à bout de patience.
Que font donc vos paroissiens pour la reconstruction
de leur église? Il est grandement temps qu'ils agissent. Il y
a évidemment chez eux un manque grave d'obéissance et de générosité.
Si à la Saint-Michel prochaine ils n'ont encore rien fait pour
cette fin leur curé leur sera enlevé et leur église fermée [...]
Je veux en finir: la gloire de la religion le demande impérieusement.
Montrez vous ferme et décidé de votre côté.27
Ces
remontrances produisirent leur effet parmi les paroissiens et rallièrent
la majorité à la cause de la nouvelle construction. Cette importante
étape franchie, l'évêque pouvait décréter que l'église, en pierre,
mesurera 42 X 17 m et 11 m de hauteur, la sacristie 14 X 11 X 6
m, qu'elle sera placée à environ 30 m du chemin royal, « le
portail regardant le dit chemin » et qu'elle sera couverte
en ardoise ou en fer blanc et le clocher en tôle galvanisée. De
plus, « il y aura une saillie sur le portail, un rond-point
[...] et des chapelles latérales, saillantes ou non28.
»
Ce n'est toutefois que le 31 janvier 1889 que les syndics élus pour
veiller à la construction s'entendent sur la façon de prélever l'argent
requis auprès des francs-tenanciers de la paroisse. On imposera
une taxe de 10 % sur la valeur de l'évaluation de chaque propriété
en étalant les paiements sur une période de huit ans. Ainsi comme
l'évaluation des catholiques de Saint-François-Xavier s'élève alors
à 196 185$, l'église et ses dépendances ne devront pas coûter plus
cher que 19 668$.
Les travaux de construction sont confiés à Joachim Reid, entrepreneur
de Waterloo, qui devra agir selon les plans de l'architecte L. F.
Gauthier et engager ses ouvriers parmi les habitants de la paroisse.
Les syndics garantissent 15 000$ à Reid pour l'ensemble des travaux,
mais à certaines conditions: « les murs de l'église devront
atteindre le bord des châssis avant les temps froids de l'automne
prochain29
» (1889) et la construction devra être terminée pour décembre
1890. Mais en juillet 1889, alors que tout semblait aller rondement,
l'entrepreneur Reid « résilie son marché » et les travaux
s'arrêtent pendant trois mois. On embauche donc de nouveaux entrepreneurs,
Joseph Dubuc et Ephrem Duchesne, tous deux maçons de la paroisse
Saint-Cyprien de Napierville, qui s'engagent à terminer les travaux
pour 14 500 $, si bien qu'en novembre de la même année, Mgr Moreau
peut procéder à la bénédiction de la pierre angulaire « posée
[...] à l'intérieur dans l'angle est de la tour à environ trois
pieds de terre. »
La construction reprend au printemps de 1890 et la nouvelle église,
qui avait causé tant de soucis aux curés de Saint-François-Xavier
et à l'évêque de Saint-Hyacinthe, fut complétée dans les délais
prévus.
Les
curés et la pratique religieuse à Saint-François-Xavier
Toutes
les cures n'offraient pas le même attrait pour les prêtres qui devaient
y exercer leur sacerdoce. On appréciait les vieilles paroisses mais
très peu ces missions éloignées et récemment fondées, comme West
Shefford, où tout était à faire. Aussi l'évêché y envoyait-il ses
novices et les prêtres au comportement « peu catholique »,
pour qu'ils y fassent leurs classes ou rachètent leurs erreurs.
George Kerston, qui s'occupa de la desserte du village de 1855 à
1859, n'avait que 25 ans lorsqu'il entra en fonction ; le premier
curé de West Shefford, Charles Boucher, dont c'était d'ailleurs
la première cure, obtint cette charge à 27 ans; son successeur,
Pierre-Edmond Gendreau, avait tout juste 24 ans ; enfin, Michel
Mc Auly était âgé de 27 ans quand lui incomba la responsabilité
de veiller aux affaires de la paroisse Saint-François-Xavier après
le retrait du curé résidant en 1865.
Ces jeunes missionnaires étaient souvent mal préparés pour servir
une population coupée des services réguliers de la religion depuis
de nombreuses années et dont la culture religieuse était nécessairement
déficiente. Le jeune Charles Boucher ne cesse de s'en plaindre à
son évêque : « Mgr, votre bénédiction pour m'encourager, j'éprouve
plus de misère et de difficultés qu'on ne saurait le penser. Comment
peut-il en être autrement [dans] ces missions où tout est à faire
et où les ressources matérielles semblent épuisées ».30
Le jeune âge de ces prêtres avait des incidences sur les relations
qu'ils établissaient avec leurs paroissiens. Il semble, entre autres,
que les habitants d'âge mûr toléraient mal que les affaires de la
paroisse soient dirigées par des hommes de si peu d'expérience.
En effet, leur jeunesse les conduisait parfois à commettre de graves
erreurs de jugement. George Kerston, par exemple, déclencha une
tempête lorsque les paroissiens responsables de l'achat du terrain
de l'église (en 1858) décidèrent de vendre cinq des quinze acres
originaux à John Hart. Le curé desservant considérait cette vente
comme illégale et amorale. « Je ne peux pas me figurer que
l'on puisse plus mal agir », disait-il alors à Mgr Prince.
À la suite d'une rencontre avec les marguilliers Jos. Malboeuf,
Théodule Vachon, James Farrell, ainsi qu'avec l'acquéreur John Hart,
l'évêque trouva pourtant les auteurs de la vente innocents du «
crime » qu'on leur reprochait. Aussi fit-il parvenir ses directives
à son subalterne: « réellement tout considéré, il est mieux
de laisser la transaction pour ce qu'elle est. » Mais le mal
était fait et la méfiance installée. Ce terrain sera racheté par
la fabrique lorsque John Hart s'en départira quelques années plus
tard.
Mais l'inexpérience des jeunes prêtres ne peut à elle seule expliquer
les multiples problèmes qu'ils vont affronter au cours de leur mandat.
Les paroissiens de Saint-François-Xavier se révèlent particulièrement
indociles. Ils refusent ou négligent souvent de payer la dîme, s'opposent
fermement à la construction d'une nouvelle église et leur manque
de ferveur religieuse ne cesse de chagriner les curés. Un témoin
privilégié de l'époque, le prêtre historien Isidore Desnoyers, donne
un tableau saisissant des moeurs de ces paroissiens en 1890.
Ici déjà dès le début l'on voit poindre l'esprit
caractéristique en général des gens de West Shefford, esprit de
désunion dans les affaires paroissiales, d'insubordination aux
autorités religieuses première et secondaire, esprit qui les a
tenus trente années durant dans un quasi statu quo relativement
au progrès matériel de leur paroisse.31
S'agit-il ici de l'influence de contestataires libéraux et anticléricaux
qui remettent en cause les prérogatives du clergé? De la persistance
d'une pensée libérale héritée de l'époque pas si lointaine des Rébellions
de 1837-1838? Le curé Petit, quant à lui, considère que la paroisse
abrite des meneurs aux idées très avancées qui sont « très
forts sur les Droits des habitants » et qui trouvent «
que les Droits de l'Évêque [sont] bien trop grands32.
»
La vigueur du protestantisme, la dispersion des catholiques et la
rareté des écoles sont sûrement des facteurs qui ont retardé la
reprise en main et l'encadrement des fidèles par le clergé. L'abbé
Israël Courtemanche constatait, à son arrivée à West Shefford en
1876, « que le protestantisme y avait déformé les vieilles
consciences catholiques [...] à qui l'audition de la messe obligatoire,
les Pâques, les repos dominical, le jeûne et l'abstinence ne disaient
plus rien33.
» Son indignation fut au comble lorsqu'il vit son propre médecin,
un bon catholique, parader avec les francs-maçons du village et
portant sans honte l'insigne de la société proscrite.
Le règne de Joseph Israël Courtemanche, qui n'était âgé que de 29
ans et pour qui il s'agissait d'une première cure, fut d'ailleurs
beaucoup plus mouvementé que celui de ses prédécesseurs, puisqu'il
allait être impliqué dans la crise la plus grave qu'ait connue la
jeune paroisse. Brom032 : L'abbé Israël Courtemanche, curé de 1876
à 1884. (J.-B.-A. Allaire, Un curé canadien à la fin du XIXe siècle
ou l'abbé Israël Courtemanche, 1933, p. 206) Selon les directives
de Mgr Moreau, évêque du diocèse de Saint-Hyacinthe, les catholiques
de la paroisse devaient acquitter leur dîme selon le mode de paiement
suivant: deux dollars annuellement pour chacune des 218 familles,
plus vingt cents par cent dollars d'évaluation pour les 154 propriétaires
de biens-fonds. Le tout devait totaliser au moins cinq cents dollars,
somme jugée nécessaire au soutien « honnête et suffisant »
du pasteur.
À la fin du mois d'août 1877, le curé Courtemanche n'avait toutefois
reçu que 290 $ et il informait l'évêque de cette situation. Ce dernier
ne prit pas l'affaire à la légère et expédia aussitôt une lettre
très sévère au curé, l'enjoignant d'informer les paroissiens «
que si d'ici à la St-Michel prochaine, les 200 et quelques piastres
qui vous sont encore dues [...] sur 500 $ pour l'année ne sont pas
entrées, vous laisserez la paroisse et elle restera sans curé et
sans desserte. » Le 16 septembre, Monsieur Courtemanche fit
rapport à l'évêque qu'il n'avait reçu que 30 $ depuis son annonce
et il ajoutait « que ceux qui n'ont pas encore payé [...]
se refusent à le faire d'après le mode adopté et approuvé par votre
Grandeur ».
L'évêque se vit alors dans l'obligation de mettre ses menaces à
exécution et retira Israël Courtemanche de la paroisse le 30 septembre.
Le curé ne retournerait à son poste que lorsque les paroissiens
pourraient donner l'assurance formelle « et par écrit »
que les 500 $ seront effectivement versés.
Désirant tirer cette affaire au clair, l'évêché mandate le curé
de Saint-Bernardin de Waterloo, Alphonse Phaneuf, et lui demande
de tenir une assemblée des francs-tenanciers et de vérifier attentivement
les comptes de recettes du curé Courtemanche. L'assemblée des paroissiens
a lieu le 6 novembre et l'assistance est nombreuse. Après avoir
insisté « sur la triste position spirituelle où se trouve
actuellement la paroisse » et sur « les châtiments que
Dieu ne tarderait pas à envoyer de nouveau, si cet état de choses
subsistait plus longtemps », le curé Phaneuf cède la parole
à Alfred Couck, représentant des paroissiens. En terme polis et
délicats, celui-ci admet d'abord la triste position spirituelle
de la paroisse, l'émoi que cette affaire cause dans les paroisses
environnantes et les sourires de joie qu'elle provoque chez les
protestants. Mais le plus grave était à venir.
Exhibant une liste de quittances signées de la main même d'Israël
Courtemanche, Monsieur Couck démontre que le curé a bel et bien
reçu 531 $ et non 320 $ comme il le prétendait. Sans mettre en cause
l'honnêteté du prêtre, les paroissiens regrettent quand même vivement
[...] d'avoir à dire que ce Monsieur... avec
une ténacité incompréhensible, représente aux yeux de Monseigneur...
la paroisse Saint-François-Xavier, comme une paroisse ingrate
et se refusant à payer légitimement son Pasteur.
À la lecture du rapport d'Alphonse Phaneuf, l'évêque Moreau «
tombe des nues » et conclut que les paroissiens avaient été
soumis à un châtiment qu'ils ne méritaient pas. Il prend alors la
décision de retirer Israël Courtemanche de la paroisse et demande
au curé Phaneuf de desservir entre-temps Saint-François-Xavier du
mieux qu'il peut. Il assouplit également ses directives quant au
paiement de la dîme, que les cultivateurs pourront désormais acquitter
en nature.
Cependant, quelques jours après avoir pris la décision de retirer
Israël Courtemanche, l'évêque se ravise sans en indiquer les motifs
: « Après y avoir pensé, je trouve qu'il est mieux que M.
Courtemanche retourne à son poste. » Cela fut fait le 21 novembre,
après que le curé de Waterloo ait prudemment sondé le terrain auprès
des paroissiens. Puisqu'on reconnaissait le bien-fondé de leurs
doléances, ces derniers n'avaient plus de motifs réels de garder
rancune à leur pasteur... si ce n'est qu'ils avaient été injustement
privés de curé durant plus d'un mois et demi. Israël Courtemanche
demeura en poste à Saint-François-Xavier jusqu'en 1884 et connût
une fin de mandat beaucoup plus tranquille.
Avec la mise en place de la commission scolaire catholique en 1893,
l'arrivée des Sœurs Saint-Joseph au village et la diminution relative
du nombre de protestants, le clergé reprendra d'ailleurs ses droits,
reléguant au passé cette période difficile.
Une
église omniprésente
La présence
de l'Église et de ses rites à toutes les étapes importantes de la
vie, de la naissance à la mort en passant par les années d'école,
a marqué l'histoire du Québec. Tout le XXe siècle, jusqu'à la "
Révolution tranquille " des années 1960, sera empreint de piété.
C'était l'époque où les familles étaient fières de compter parmi
leurs membres un religieux ou une religieuse.
Au Québec, le nombre total de religieux des deux sexes passe de
8 612 en 1901 à 25 332 en 1931, ce qui donne, selon le sociologue
Bernard Denault, un religieux pour 166 catholiques en 1901 et un
pour 97 en 193134.
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