Bromont : le village de West Shefford au 19e siècle

Fondation de la Paroisse catholique

Pour les colons catholiques, isolés et soumis à de difficiles conditions d'établissement, la mission demeure le seul repère familier et parfois l'unique lieu de rassemblement ; la venue d'un missionnaire ou d'un curé constitue donc un élément majeur de préoccupation pour nombre d'entre eux. Mais c'est également une priorité pour le clergé catholique qui ne veut pas perdre son influence auprès d'une population sujette aux influences protestantes.

Le manque de fidèles ne permet pas de satisfaire immédiatement les besoins spirituels des colonisateurs et il faudra attendre 1849 pour qu'un premier curé résidant, Joseph Quinn, s'établisse à la mission du Très-Saint-et-Immaculé-Coeur-de-Marie de Granby, fondée en 1842 par Mgr Bourget. Le territoire desservi par cet ecclésiastique s'étendait aux cantons de Shefford, Granby et à la partie sud du canton de Roxton. C'est à partir de ce moment que les catholiques de Shefford, dont le plus grand nombre est établi dans la partie ouest du canton et près de la montagne de Shefford, recevront régulièrement la visite d'un pasteur.

Face à l'augmentation rapide de la population catholique, Joseph Quinn avance l'idée, en 1852, d'établir une desserte dans le canton de Shefford. Le curé projette alors d'acheter un magnifique hôtel situé au pied de la montagne de Shefford, à la croisée des chemins de Stukely et Waterloo, et de le convertir en église. Malgré l'approbation de l'évêque, le projet reste lettre morte et ne refait surface qu'en 1856, mais sous une nouvelle forme.

L'évêque reprend alors le dossier et désigne le curé Provençal de Saint-Césaire pour étudier la question, le priant de se transporter dans Shefford pour marquer la place d'une église. Il donne à ce dernier « tous les pouvoirs nécessaires pour arranger cette importante affaire à la plus grande gloire de Dieu et au bien spirituel des Catholiques de ce township21. » Il lui fait de plus cette importante recommandation: « Voyez aussi préalablement si le township pourrait former par la suite deux paroisses ce qui serait de nature à influencer beaucoup sur l'emplacement actuel de l'église22 . »

À partir de ce moment, les résidants de Shefford se partageront en deux camps, retardant d'autant la formation de la paroisse. D'un côté, on retrouve les catholiques du centre du canton qui soutiennent qu'une seule église suffit; de l'autre, ceux qui résident aux extrémités jugent que deux églises sont absolument nécessaires.

Un an et demi après la déposition du rapport du curé Provençal, les tenants de la seconde option marquent un grand coup en faisant directement appel à l'évêque. Des résidants des cantons de Shefford sud, Granby, Brome, East Farnham et Dunham présentent alors une requête dans laquelle ils exposent leurs recommandations:
1o Qu'une seule église pour la population catholique de Shefford est véritablement insuffisante, à raison de l'étendue de ce township et surtout à cause de l'énorme montagne qui le divise [...] en deux parties presqu'égales [...] 2o Que placer cette église au centre du township c'est empirer leur situation pour un bon nombre d'entre eux, c'est perdre à peu près cent familles, tant du côté [...] nord que du coté sud [...], ainsi que des confins des townships environnants. 3o Qu'en conséquence ils croient devoir s'opposer fortement [...] à l'effet d'obtenir une seule église au centre du township de Shefford23.
Du même souffle, les 93 franc-tenanciers signataires recommandent la formation d'une paroisse comprenant une partie des cantons de Granby, Shefford, Farnham Est et Brome.

La réponse de l'évêque ne se fait pas attendre et dès le 6 juin 1858, il procède à l'érection canonique de la paroisse Saint-François-Xavier de Shefford. Créée au même moment, la paroisse Saint-Joachim de Shefford sera desservie par le curé de West Shefford jusqu'en 1865.




La fabrique

Le 1er juillet 1858, trois semaines après l'érection canonique de la paroisse, et sur invitation du curé desservant G.S. Kerston, les paroissiens se rendent à la boutique de forge de Maxime Renaud dit Blanchard afin de former la Corporation de l'oeuvre de la fabrique et d'élire les premiers marguilliers. Michael Mc Gowan, Jos. Malboeuf et Patrick Farrell obtiennent alors la charge, en compagnie du curé, de veiller aux biens et affaires matérielles de la paroisse.

En 1860, la troisième élection des marguilliers donne lieu à une vive controverse entre Irlandais et Canadiens. Après avoir élu Jean-Baptiste Viens et James O'Brien fils, les représentants des deux communautés réclament le troisième poste comme leur revenant de droit, le vote n'ayant pu départager les candidats. Les Irlandais évoquent le principe d'alternance et soutiennent que, si la corporation de la fabrique était représentée lors de sa première année d'existence par deux Irlandais et un Canadien et, l'année suivante, par deux Canadiens et un Irlandais (Théodule Vachon, Joseph Vachon et Patrick Farrell), il n'y a maintenant aucune raison de bouleverser cet ordre. Les Canadiens, eux, ne l'entendent pas ainsi et font intervenir la loi du nombre dans le débat, soulignant que les Irlandais ne représentent plus que le tiers de la population et qu'ils doivent donc céder la place.

Chacun demeurant sur ses positions, le jeune curé Boucher n'a d'autre solution que de faire intervenir Mgr Prince dans le débat. Ce dernier se prononce en faveur de la position des Canadiens, avec les résultats qu'on suppose. « En effet nous voyons que le dimanche 15 janvier, dans une assemblée des marguilliers et habitants de la paroisse tenue dans l'église, le Sieur Ignace Bouley réunit la grande majorité des suffrages24. »

Pourtant, le 9 décembre 1858, dans ses instructions relatives à la desserte, Mgr Prince concluait en ces termes: « Enfin [...] qu'il y ait toujours alternative entre les marguilliers Canadiens et Irlandais25». Après mûre réflexion, l'évêque avait donc dû considérer lui aussi que la loi du nombre avait préséance sur celle de l'alternance.

Sauf pour cet incident, il semble que les rapports entre Irlandais et Canadiens aient été harmonieux. Le curé se devait d'ailleurs d'être bilingue et d'offrir les services religieux dans les deux langues. Pendant les années de cure d'Israël Courtemanche (1876-1884), la paroisse ne comptait que 17 familles irlandaises catholiques.


Le choix de West Shefford

La paroisse Saint-François-Xavier fondée, encore fallait-il déterminer l'emplacement de la première église. Alfred Elie Dufresne, prêtre missionnaire de Sherbrooke, avait recommandé à Mgr Prince en mai 1858 son établissement à West Shefford sur un terrain de 15 acres acheté par les paroissiens. Les signataires de l'acte d'achat de ce terrain étaient James O'Brien fils, James Farrell fils, Michael McCowan et, enfin, Moïse Poirier. Certaines raisons jouaient en faveur de West Shefford. M. Kerston, curé résidant de Granby depuis 1855, qui lors de ses visites curiales au village demeurait chez l'Irlandais Christopher McRae, connaissait bien l'endroit et le savait propice à l'établissement d'une chapelle; la position géographique de West Shefford, situé à la croisée des chemins menant dans les cantons de Granby, Brome et East Farnham, permettant ainsi de desservir le plus grand nombre de catholiques, prêchait également en sa faveur.

C'est donc à West Shefford, en 1859, que s'établira la première chapelle en bois de la paroisse et qu'on achètera un édifice situé à proximité pour servir de presbytère. Les débuts sont difficiles pour le premier curé résidant de Saint-François-Xavier, Charles Boucher qui entre en fonction la même année. La chapelle est trop petite et en mauvais état, l'argent est rare parmi les paroissiens et la fabrique est endettée de 500$. Découragé d'une situation aussi déplorable, ce dernier demande son rappel à l'évêque en 1861. Il demeure néanmoins en poste jusqu'en 1864, alors qu'il est remplacé par Pierre-Edmond Gendreau pour une période d'un an. Suite au départ de ce dernier, la paroisse sera privée de curé résidant jusqu'en 1870 et desservie par le curé de Granby.
CONTRAT D'ACHAT DU PRESBYTÈRE (1859)

Le treize août 1859, Sieur George Savage hotellier [sic] au village de Waterloo vend aux marguilliers et l'œuvre de la paroisse Saint-François-Xavier et à leurs successeurs en office et qualité de représentant la fabrique et acceptant pour elle savoir: un morceau de terre faisant partie du lot no. 3 dans le premier rang du canton de Shefford borné au sud sur la devanture par le chemin qui conduit à Waterloo, et mesurant six perches de largeur en front, à l'est par la terre de John Wood, huit perches de longueur au nord par la même terre, quatre perches de cette dernière ligne, à l'ouest, huit perches de longueur joignant la terre de John Mc Nider, formant en tout un quart d'acre, plus ou moins mesure anglaise, avec une maison de 30 X 24 pieds, granges et autres bâtisses y érigées.

Le dit Savage vend de plus aux mêmes acquéreurs, un poêle de fer et un autre de cuisine avec leurs tuyaux, six chaises, une table, une horloge, quatre seaux, deux miroirs, une chaudière de cuivre, une bouilloire de fonte, deux jarres de grès, un lot de ferblanterie, un lot de bois de corde et des planches sur les lieux, un lot de fayancerie, pelle et pinces à feu, une pelle de fer, les dits objets mobiliers sont déjà livrés aux acquéreurs. Ceux-ci entrent en pleine propriété et possession du tout dès ce jour 13 août. Cette vente est ainsi faite pour le prix et somme de $ 550.

Fait et passé [...] au village de Waterloo [...] demeure de Z. Reynolds no 2694, le 13 août 1859, après-midi. George Savage, vendeur, Joseph Malboeuf (sa marque), Patrick Farrell, Théodule Vachon, marguilliers, acquéreurs, R. Dickinson, N.P., H. Bondy N.P.
26

Une deuxième chapelle

La petite chapelle pouvant à peine contenir le quart des paroissiens, on ne cesse de réclamer la construction d'une église en brique à partir de 1861. Mais ce n'est qu'en 1866 que le curé McAuley de Granby informe Mgr Charles Larocque des débuts des préparatifs pour la construction d'une église de 21 X 14 m et de 6,7 m de hauteur. Un menuisier de West Shefford, Théophile Vachon, doit diriger les travaux.

Les matériaux sont transportés sur l'emplacement pendant l'hiver 1868 et les travaux débutent peu de temps plus tard. Mais lorsque François Zéphirin Mondor, le troisième curé résidant de la paroisse, arrive à West Shefford en octobre 1870, on n'avait réussi à construire que les murs et le toit de l'église qui, d'ailleurs, était plus petite que prévu (18 X 12 m). Il restait à faire les planchers, peindre les portes et les châssis, consolider le clocher, entre autres choses. On célèbre tout de même la première messe le 25 décembre 1870, mais dans une église qui est loin d'être aussi belle qu'on l'avait espéré quatre ans plus tôt.

La construction de cette nouvelle église en brique s'était toutefois avérée un mauvais investissement. Et dès 1878, l'évêque de Saint-Hyacinthe, Mgr Moreau, en vient à la conclusion que « Les paroissiens devront se mettre bientôt en mesure de refaire leur église qui est loin d'être assez solide et assez spacieuse pour la population, ainsi que la sacristie et de réparer ou refaire le presbytère au coût de 300$ ». Mais la question de la construction de l'église reste en suspens durant quelques années.

La construction de l'église

En 1881, le curé Courtemanche, en poste depuis 1876, tente par deux fois sans succès de convaincre les paroissiens de la nécessité de souscrire pour la construction de leur nouveau temple. Lors d'une assemblée de 61 francs-tenanciers tenue à l'église la même année, 27 d'entre eux se prononcent pour le projet et 34 s'y opposent.

Mgr Moreau revient à la charge quatre ans plus tard et écrit au curé Petit, qui a remplacé M. Courtemanche en 1884, de s'occuper activement de « l'affaire de l'église à bâtir ». La situation semble d'autant plus urgente que le rapport soumis à l'évêque par Joseph Barbeau, maître maçon de Saint-Hyacinthe, confirme le délabrement avancé de l'église existante. Le curé Petit fait donc circuler une requête auprès des habitants, en 1886, afin de recueillir la majorité des signatures nécessaires à l'acceptation du projet. Après huit mois de sollicitation continue, il obtient gain de cause, mais non sans avoir usé de quelques menaces comme lui avait d'ailleurs recommandé de le faire l'évêque Moreau, à bout de patience.
Que font donc vos paroissiens pour la reconstruction de leur église? Il est grandement temps qu'ils agissent. Il y a évidemment chez eux un manque grave d'obéissance et de générosité. Si à la Saint-Michel prochaine ils n'ont encore rien fait pour cette fin leur curé leur sera enlevé et leur église fermée [...] Je veux en finir: la gloire de la religion le demande impérieusement. Montrez vous ferme et décidé de votre côté.27




Ces remontrances produisirent leur effet parmi les paroissiens et rallièrent la majorité à la cause de la nouvelle construction. Cette importante étape franchie, l'évêque pouvait décréter que l'église, en pierre, mesurera 42 X 17 m et 11 m de hauteur, la sacristie 14 X 11 X 6 m, qu'elle sera placée à environ 30 m du chemin royal, « le portail regardant le dit chemin » et qu'elle sera couverte en ardoise ou en fer blanc et le clocher en tôle galvanisée. De plus, « il y aura une saillie sur le portail, un rond-point [...] et des chapelles latérales, saillantes ou non28. »

Ce n'est toutefois que le 31 janvier 1889 que les syndics élus pour veiller à la construction s'entendent sur la façon de prélever l'argent requis auprès des francs-tenanciers de la paroisse. On imposera une taxe de 10 % sur la valeur de l'évaluation de chaque propriété en étalant les paiements sur une période de huit ans. Ainsi comme l'évaluation des catholiques de Saint-François-Xavier s'élève alors à 196 185$, l'église et ses dépendances ne devront pas coûter plus cher que 19 668$.

Les travaux de construction sont confiés à Joachim Reid, entrepreneur de Waterloo, qui devra agir selon les plans de l'architecte L. F. Gauthier et engager ses ouvriers parmi les habitants de la paroisse. Les syndics garantissent 15 000$ à Reid pour l'ensemble des travaux, mais à certaines conditions: « les murs de l'église devront atteindre le bord des châssis avant les temps froids de l'automne prochain29 » (1889) et la construction devra être terminée pour décembre 1890. Mais en juillet 1889, alors que tout semblait aller rondement, l'entrepreneur Reid « résilie son marché » et les travaux s'arrêtent pendant trois mois. On embauche donc de nouveaux entrepreneurs, Joseph Dubuc et Ephrem Duchesne, tous deux maçons de la paroisse Saint-Cyprien de Napierville, qui s'engagent à terminer les travaux pour 14 500 $, si bien qu'en novembre de la même année, Mgr Moreau peut procéder à la bénédiction de la pierre angulaire « posée [...] à l'intérieur dans l'angle est de la tour à environ trois pieds de terre. »

La construction reprend au printemps de 1890 et la nouvelle église, qui avait causé tant de soucis aux curés de Saint-François-Xavier et à l'évêque de Saint-Hyacinthe, fut complétée dans les délais prévus.


          

Les curés et la pratique religieuse à Saint-François-Xavier

Toutes les cures n'offraient pas le même attrait pour les prêtres qui devaient y exercer leur sacerdoce. On appréciait les vieilles paroisses mais très peu ces missions éloignées et récemment fondées, comme West Shefford, où tout était à faire. Aussi l'évêché y envoyait-il ses novices et les prêtres au comportement « peu catholique », pour qu'ils y fassent leurs classes ou rachètent leurs erreurs.

George Kerston, qui s'occupa de la desserte du village de 1855 à 1859, n'avait que 25 ans lorsqu'il entra en fonction ; le premier curé de West Shefford, Charles Boucher, dont c'était d'ailleurs la première cure, obtint cette charge à 27 ans; son successeur, Pierre-Edmond Gendreau, avait tout juste 24 ans ; enfin, Michel Mc Auly était âgé de 27 ans quand lui incomba la responsabilité de veiller aux affaires de la paroisse Saint-François-Xavier après le retrait du curé résidant en 1865.

Ces jeunes missionnaires étaient souvent mal préparés pour servir une population coupée des services réguliers de la religion depuis de nombreuses années et dont la culture religieuse était nécessairement déficiente. Le jeune Charles Boucher ne cesse de s'en plaindre à son évêque : « Mgr, votre bénédiction pour m'encourager, j'éprouve plus de misère et de difficultés qu'on ne saurait le penser. Comment peut-il en être autrement [dans] ces missions où tout est à faire et où les ressources matérielles semblent épuisées ».30

Le jeune âge de ces prêtres avait des incidences sur les relations qu'ils établissaient avec leurs paroissiens. Il semble, entre autres, que les habitants d'âge mûr toléraient mal que les affaires de la paroisse soient dirigées par des hommes de si peu d'expérience. En effet, leur jeunesse les conduisait parfois à commettre de graves erreurs de jugement. George Kerston, par exemple, déclencha une tempête lorsque les paroissiens responsables de l'achat du terrain de l'église (en 1858) décidèrent de vendre cinq des quinze acres originaux à John Hart. Le curé desservant considérait cette vente comme illégale et amorale. « Je ne peux pas me figurer que l'on puisse plus mal agir », disait-il alors à Mgr Prince.

À la suite d'une rencontre avec les marguilliers Jos. Malboeuf, Théodule Vachon, James Farrell, ainsi qu'avec l'acquéreur John Hart, l'évêque trouva pourtant les auteurs de la vente innocents du « crime » qu'on leur reprochait. Aussi fit-il parvenir ses directives à son subalterne: « réellement tout considéré, il est mieux de laisser la transaction pour ce qu'elle est. » Mais le mal était fait et la méfiance installée. Ce terrain sera racheté par la fabrique lorsque John Hart s'en départira quelques années plus tard.

Mais l'inexpérience des jeunes prêtres ne peut à elle seule expliquer les multiples problèmes qu'ils vont affronter au cours de leur mandat. Les paroissiens de Saint-François-Xavier se révèlent particulièrement indociles. Ils refusent ou négligent souvent de payer la dîme, s'opposent fermement à la construction d'une nouvelle église et leur manque de ferveur religieuse ne cesse de chagriner les curés. Un témoin privilégié de l'époque, le prêtre historien Isidore Desnoyers, donne un tableau saisissant des moeurs de ces paroissiens en 1890.
Ici déjà dès le début l'on voit poindre l'esprit caractéristique en général des gens de West Shefford, esprit de désunion dans les affaires paroissiales, d'insubordination aux autorités religieuses première et secondaire, esprit qui les a tenus trente années durant dans un quasi statu quo relativement au progrès matériel de leur paroisse.31
S'agit-il ici de l'influence de contestataires libéraux et anticléricaux qui remettent en cause les prérogatives du clergé? De la persistance d'une pensée libérale héritée de l'époque pas si lointaine des Rébellions de 1837-1838? Le curé Petit, quant à lui, considère que la paroisse abrite des meneurs aux idées très avancées qui sont « très forts sur les Droits des habitants » et qui trouvent « que les Droits de l'Évêque [sont] bien trop grands32. »

La vigueur du protestantisme, la dispersion des catholiques et la rareté des écoles sont sûrement des facteurs qui ont retardé la reprise en main et l'encadrement des fidèles par le clergé. L'abbé Israël Courtemanche constatait, à son arrivée à West Shefford en 1876, « que le protestantisme y avait déformé les vieilles consciences catholiques [...] à qui l'audition de la messe obligatoire, les Pâques, les repos dominical, le jeûne et l'abstinence ne disaient plus rien33. » Son indignation fut au comble lorsqu'il vit son propre médecin, un bon catholique, parader avec les francs-maçons du village et portant sans honte l'insigne de la société proscrite.

Le règne de Joseph Israël Courtemanche, qui n'était âgé que de 29 ans et pour qui il s'agissait d'une première cure, fut d'ailleurs beaucoup plus mouvementé que celui de ses prédécesseurs, puisqu'il allait être impliqué dans la crise la plus grave qu'ait connue la jeune paroisse. Brom032 : L'abbé Israël Courtemanche, curé de 1876 à 1884. (J.-B.-A. Allaire, Un curé canadien à la fin du XIXe siècle ou l'abbé Israël Courtemanche, 1933, p. 206) Selon les directives de Mgr Moreau, évêque du diocèse de Saint-Hyacinthe, les catholiques de la paroisse devaient acquitter leur dîme selon le mode de paiement suivant: deux dollars annuellement pour chacune des 218 familles, plus vingt cents par cent dollars d'évaluation pour les 154 propriétaires de biens-fonds. Le tout devait totaliser au moins cinq cents dollars, somme jugée nécessaire au soutien « honnête et suffisant » du pasteur.

À la fin du mois d'août 1877, le curé Courtemanche n'avait toutefois reçu que 290 $ et il informait l'évêque de cette situation. Ce dernier ne prit pas l'affaire à la légère et expédia aussitôt une lettre très sévère au curé, l'enjoignant d'informer les paroissiens « que si d'ici à la St-Michel prochaine, les 200 et quelques piastres qui vous sont encore dues [...] sur 500 $ pour l'année ne sont pas entrées, vous laisserez la paroisse et elle restera sans curé et sans desserte. » Le 16 septembre, Monsieur Courtemanche fit rapport à l'évêque qu'il n'avait reçu que 30 $ depuis son annonce et il ajoutait « que ceux qui n'ont pas encore payé [...] se refusent à le faire d'après le mode adopté et approuvé par votre Grandeur ».

L'évêque se vit alors dans l'obligation de mettre ses menaces à exécution et retira Israël Courtemanche de la paroisse le 30 septembre. Le curé ne retournerait à son poste que lorsque les paroissiens pourraient donner l'assurance formelle « et par écrit » que les 500 $ seront effectivement versés.

Désirant tirer cette affaire au clair, l'évêché mandate le curé de Saint-Bernardin de Waterloo, Alphonse Phaneuf, et lui demande de tenir une assemblée des francs-tenanciers et de vérifier attentivement les comptes de recettes du curé Courtemanche. L'assemblée des paroissiens a lieu le 6 novembre et l'assistance est nombreuse. Après avoir insisté « sur la triste position spirituelle où se trouve actuellement la paroisse » et sur « les châtiments que Dieu ne tarderait pas à envoyer de nouveau, si cet état de choses subsistait plus longtemps », le curé Phaneuf cède la parole à Alfred Couck, représentant des paroissiens. En terme polis et délicats, celui-ci admet d'abord la triste position spirituelle de la paroisse, l'émoi que cette affaire cause dans les paroisses environnantes et les sourires de joie qu'elle provoque chez les protestants. Mais le plus grave était à venir.

Exhibant une liste de quittances signées de la main même d'Israël Courtemanche, Monsieur Couck démontre que le curé a bel et bien reçu 531 $ et non 320 $ comme il le prétendait. Sans mettre en cause l'honnêteté du prêtre, les paroissiens regrettent quand même vivement
[...] d'avoir à dire que ce Monsieur... avec une ténacité incompréhensible, représente aux yeux de Monseigneur... la paroisse Saint-François-Xavier, comme une paroisse ingrate et se refusant à payer légitimement son Pasteur.
À la lecture du rapport d'Alphonse Phaneuf, l'évêque Moreau « tombe des nues » et conclut que les paroissiens avaient été soumis à un châtiment qu'ils ne méritaient pas. Il prend alors la décision de retirer Israël Courtemanche de la paroisse et demande au curé Phaneuf de desservir entre-temps Saint-François-Xavier du mieux qu'il peut. Il assouplit également ses directives quant au paiement de la dîme, que les cultivateurs pourront désormais acquitter en nature.

Cependant, quelques jours après avoir pris la décision de retirer Israël Courtemanche, l'évêque se ravise sans en indiquer les motifs : « Après y avoir pensé, je trouve qu'il est mieux que M. Courtemanche retourne à son poste. » Cela fut fait le 21 novembre, après que le curé de Waterloo ait prudemment sondé le terrain auprès des paroissiens. Puisqu'on reconnaissait le bien-fondé de leurs doléances, ces derniers n'avaient plus de motifs réels de garder rancune à leur pasteur... si ce n'est qu'ils avaient été injustement privés de curé durant plus d'un mois et demi. Israël Courtemanche demeura en poste à Saint-François-Xavier jusqu'en 1884 et connût une fin de mandat beaucoup plus tranquille.

Avec la mise en place de la commission scolaire catholique en 1893, l'arrivée des Sœurs Saint-Joseph au village et la diminution relative du nombre de protestants, le clergé reprendra d'ailleurs ses droits, reléguant au passé cette période difficile.

Une église omniprésente

La présence de l'Église et de ses rites à toutes les étapes importantes de la vie, de la naissance à la mort en passant par les années d'école, a marqué l'histoire du Québec. Tout le XXe siècle, jusqu'à la " Révolution tranquille " des années 1960, sera empreint de piété. C'était l'époque où les familles étaient fières de compter parmi leurs membres un religieux ou une religieuse.

Au Québec, le nombre total de religieux des deux sexes passe de 8 612 en 1901 à 25 332 en 1931, ce qui donne, selon le sociologue Bernard Denault, un religieux pour 166 catholiques en 1901 et un pour 97 en 193134.