LE VILLAGE À LA FIN DU 19E SIÈCLE

Entre 1881 et 1891, le village va se transformer rapidement sous l'impulsion conjuguée de trois facteurs. La population augmente et sa composition ethnique se modifie avec l'établissement des Canadiens français; le développement de l'industrie laitière amène du numéraire dans les campagnes et favorise l'activité économique à West Shefford; l'arrivée du chemin de fer du Canadien Pacifique, en 1887, stimule les échanges. Ainsi à l'incorporation, le village, avec ses nouvelles maisons, églises et ses nouveaux commerces, offre une toute nouvelle apparence et semble prêt à aborder franchement le 20e siècle.

La population

Il n'aura fallu qu'une décennie pour modifier radicalement le visage ethnique de West Shefford. Les descendants des premiers colonisateurs des Cantons-de-l'Est, défavorisés par un faible taux de natalité, négligés par une immigration britannique qui préfère se diriger vers l'Ontario et l'Ouest canadien, et abandonnés par leurs jeunes, ne peuvent offrir de résistance au flot migratoire des Canadiens français. Alors qu'en 1881 les anglophones représentent plus de 62 % de la population du village avec 138 habitants, leur proportion ne sera plus que de 37 % en 1891; le nombre de familles anglophones plafonne à environ 25 entre 1871 et 1891 tandis que celui des familles canadiennes passe de 15 à 40 au cours de la même période.

Le recensement de 1901 donne encore une meilleure idée de la répartition ethnique de la population de West Shefford. Sur un total de 351 habitants, 30 sont d'origine anglaise, 39 irlandaise, 13 écossaise et 268 française. Ces derniers, sans compter les nombreux Irlandais qui, par le mariage ou la fréquentation des institutions scolaires et religieuses catholiques et françaises, se sont joints à la communauté canadienne, représentent donc plus de 75 % de la population de West Shefford. Cette hégémonie sera désormais irréversible.


L'industrie laitière et le chemin de fer

Encouragée par l'ouverture du marché anglais aux produits laitiers canadiens, essentiellement le beurre et le fromage, l'agriculture du Québec prend un tournant majeur à partir de 1875-1880. Les cultivateurs délaissent dès lors une production agricole traditionnellement diversifiée et se spécialisent dans l'élevage de la vache laitière. Et les habitants des Cantons-de-l'Est, favorisés par des moyens de communication efficaces, vont répondre rapidement à cet appel du marché.

La première fromagerie de la région, dont l'établissement remonte aux années 1870, était avantageusement située près du chemin de fer de la Stanstead, Shefford & Chambly Railway, au coin des rues Shefford et Lotbinière, autrefois Robert's Corner. Propriété d'Alphonso Boright en 1878 et du gros cultivateur Edward Roberts à partir de 1885, cette entreprise permettait aux cultivateurs de la région d'écouler plus facilement leur production laitière et d'augmenter d'autant leurs bénéfices. Surtout qu'à partir de 1885, la petite fromagerie profite de l'expérience d'un des meilleurs fromagers de la région, Monsieur Foisy. Ce détail a son importance puisque la piètre qualité du fromage produit à cette époque réduisait de beaucoup les revenus de la vente.

Au milieu de la communauté francophone de West Shefford, sur les bords de la rivière Yamaska, Zepheniah Lawrence construit, en 1880, une importante beurrerie-fromagerie qui demeurera en opération durant une grande partie du XXe siècle.


     

Cette activité commerciale occasionne un grand achalandage au village et, certains jours, un cortège d'une centaine de charrettes chargées de bidons se forme près de la beurrerie-fromagerie de Lawrence . Autant d'argent qui se déverse dans les campagnes et qui retourne aux commerçants de West Shefford par le biais d'achats de biens et services.

La construction d'une deuxième ligne de chemin de fer en 1887, en plus d'accélérer le développement de l'industrie laitière, aura des effets régénérateurs sur toute l'économie du village. Les hommes politiques attribuent un rôle moteur au chemin de fer pour stimuler à la fois le commerce, l'industrie, l'exploitation forestière, l'agriculture et la colonisation. En fait, le gouvernement canadien espère que la construction du Canadian Pacific Railway favorisera le commerce intérieur et sortira définitivement le pays des séquelles de la crise de 1873-1879. En territoire québécois, la compagnie cherche la route la plus directe entre Montréal et Saint John, Nouveau-Brunswick, ce qui, encore une fois, favorise les Cantons-de-l'Est, et West Shefford se trouve sur le tracé de cette nouvelle ligne.

Une centaine d'ouvriers aidés de nombreux chevaux travaillent à cette entreprise et beaucoup d'entre eux se ravitaillent et logent à West Shefford. L'entretien des chevaux est particulièrement profitable pour les forgerons et les cultivateurs qui trouvent là un débouché intéressant pour la vente de leurs services ou de leurs produits.




En décembre 1887, le chemin de fer n'est plus qu'à cinq kilomètres du village et la construction est complétée deux mois plus tard. Les ouvriers lèvent le camp le 17 février 1888 et, contrairement à ce qu'on avait déjà vu ailleurs, les citoyens n'ont pas eu à se plaindre de leur comportement.

     

« Le 79th Battalion Band de West Shefford organise un grande excursion et un pique-nique mardi le 4 août. L'excursion se fera par train spécial du CPR, de Farnham à Magog et de là, à travers le lac Memphrémagog jusqu'à Newport, et le retour se fera par le paquebot Lady of the Lake, le tout formant le plus charmant voyage par chemin de fer et par eau. Les tarifs sont très raisonnables, variant de 40 à 80 cents pour le train, selon la gare, et de 60 cents pour le bateau (demi-tarif pour les enfants de moins de 12 ans). Le Band accompagnera l'excursion et donnera de la bonne musique. Il y aura un orchestre sur le bateau. Somme toute, ce sera l'excursion de la saison et cela mérite une bonne considération. »
(Traduit du Waterloo Advertiser, 24 juillet 1896)





Un village en expansion

En cette fin de siècle qui s'amorce, elle semble bien loin l'époque de la colonisation, elles sont oubliées les difficultés du début. Et c'est avec un esprit nouveau, rempli d'entrain et d'optimisme, qu'on s'apprête à vivre une des périodes les plus stimulantes qu'ait connues West Shefford.

Au mois de mai 1882, au cours d'une cérémonie religieuse et maçonnique qui regroupe un millier de personnes, on pose la pierre angulaire de la nouvelle église anglicane, cette pierre qui avait servi 51 ans auparavant à l'édification de la première chapelle du comté de Shefford. Avant de procéder à la démolition de cette chapelle, on y récupérera également la cloche et les fonds baptismaux en granite.

Le Waterloo Advertiser annonce, le 20 octobre 1882, que la nouvelle église épiscopale est presque complétée. C'est le ferblantier du village, H.A. Newell, qui a obtenu le contrat d'installer la toiture en étain. La consécration du temple n'aura cependant lieu qu'en 1889, lorsque les fidèles auront complètement fini d'en payer la construction.


La nouvelle église catholique est mise en chantier au moment même où les anglicans consacrent la leur. Cet imposant édifice, qui coûtera environ 20 000 $, est terminé à l'hiver 1890.

Ces constructions amènent de nombreux inconvénients aux résidants du village qui, en plus d'être incommodés par le bruit, doivent participer à la préparation et au nettoyage du terrain, au transport des matériaux, etc. Pour les travaux de construction, particulièrement la maçonnerie et l'ornementation, on embauche des gens de métier, des artisans spécialisés. Quand on ne peut les trouver sur place, on fait appel aux journaux locaux : « M. Joachim Reid, qui est parti de Waterloo, la semaine dernière, pour aller demeurer à West Shefford afin de surveiller les travaux de construction de l'église [catholique], a besoin de maçons et de tailleurs de pierre36 ».


Le secteur domiciliaire n'est pas en reste. Les notables du village, principaux bénéficiaires du renouveau économique, se lancent dans la construction de luxueuses résidences, dont plusieurs existent encore aujourd'hui.

Marchand général, maître de poste et magistrat du canton de Shefford, George Tait fait construire sa maison en 1881 par l'entrepreneur Wrigh de Waterloo; en 1886, le Dr Brun ne regarde pas à la dépense lorsqu'il s'agit de bâtir sa résidence de style victorien; Peter Hayes, associé de Victor Marchessault, marchand général et descendant des premiers habitants du canton, a désormais pignon sur rue au 910 rue Shefford. La résidence de Thomas H. Kennedy, qui date de 1889, témoigne de l'aisance de ce marchand de grain.

Trois propriétés de style comparable, mais de moindre envergure que les précédentes, remontent également à cette époque : celles du forgeron Trefflé Gingras (1883), d'Alphonso Boright, propriétaire de la fromagerie et marchand général, et de Samuel Benham, boucher-cultivateur, qui, après l'incendie de sa première résidence, en reconstruit une autre vers 1888. (Voir Architecture patrimoniale de West Shefford)

Avec le développement de l'industrie laitière, c'est la façon même de commercer qui se transforme. Car en se spécialisant, le cultivateur se voit contraint de délaisser l'industrie domestique et d'acheter chez le marchand général tout ce qu'il ne peut plus produire sur la ferme. Les commerçants y trouvent leur compte par l'augmentation du volume des ventes, mais aussi par l'application progressive du paiement au comptant, conséquence directe de l'introduction d'argent frais dans les campagnes.

Grâce à l'industrie laitière, le cultivateur, payé comptant pour ses produits, a pu solder comptant aussi les factures de son marchand fournisseur; celui-ci a rencontré efficacement toutes ses obligations, la succursale prospère a pu payer la grande banque centrale, et ainsi notre agriculture a épargné à la province les désastres qui ont sévi ailleurs37.
Associés en 1883, les marchands Hayes et Marchessault bénéficieront de cette conjoncture économique favorable. Leur commerce profitant de l'appui d'une clientèle issue des deux communautés, il deviendra bientôt le plus important de West Shefford.

Les principaux concurrents de Hayes et Marchessault sont les marchands George Tait et, surtout, Butler & Boright, en affaires depuis 1884. Ces derniers sont locataires de l'ancien magasin de John N. Mills qui, après plusieurs années d'opération, fut emporté par la crise économique de 1874-1879. Pas plus chanceux que leur prédécesseur, Butler & Boright seront victimes d'un incendie majeur, un des plus gros qu'ait connus West Shefford. Le sinistre débute dans la boutique arrière de leur commerce et se propage rapidement à tout l'édifice, réduisant même en cendres la maison voisine de Samuel Benham. Les pertes sont évaluées à plus de 10 000 $.

Sans doute découragés de tant d'infortune, Butler & Boright abandonnent le commerce et c'est Luc Victor Marchessault, toujours associé à Peter Hayes, qui achète le terrain et qui reconstruit un nouveau magasin général sur les fondations du précédent en 1889. L'association Hayes et Marchessault cessera en 1898.




Intermédiaire entre la ville et la campagne par sa fonction d'acheteur de produits agricoles et de vendeur d'objets manufacturés et de denrées diverses, parfois grand propriétaire terrien, spéculateur à l'occasion, souvent banquier aux méthodes peu orthodoxes, le marchand général occupe une place privilégiée dans la vie du village. Son commerce, lieu d'échanges et de transactions, où se réalise la rencontre économique médiatisée des producteurs et des consommateurs, joue aussi, à l'instar de l'église, un rôle de rassemblement social de premier ordre.

Tout le village réagit promptement au dynamisme du marché. Le Dr Brun inaugure sa pharmacie en 1884. François « Frank » Bergeron offre la première fournée de sa boulangerie, située à l'arrière de son commerce dans le quartier français, au mois d'août 1885. Ce dernier, tout comme le boucher, desservait à cheval toute la campagne environnante. Son voisin de droite, Jean-Baptiste Castonguay, opère une boutique de cordonnerie. John Harris, hôtelier du village et détenteur exclusif d'un permis d'alcool, encouragé par la venue du chemin de fer, construit en 1889 l'imposant édifice qu'on aperçoit encore de nos jours. Un commerce de grain, moulée et semences est ouvert la même année sous la direction de Thomas Kennedy. Arthur Coutu, « notre prospère sellier » comme le qualifie le Waterloo Advertiser, construit lui aussi un édifice dans lequel le tailleur Clément Saint-Jean et le marchand général Ruiter loueront un local (837, rue Shefford). Le commerce de Ruiter et l'édifice deviendra la propriété de Bail et Sabourin en 1894, puis, en 1897, de Bail et Normandin.


          

Le dynamisme économique profite aussi de l'activité de nombreux artisans, dont les forgerons Samuel Messier et Herménégilde Leduc qui s'ajoutent à Maxime Blanchard et Joseph Bathallon qui, arrivés 30 ans plus tôt, sont à la veille de la retraite ; les ferblantiers H.P. et C.O. Newell, père et fils, dont la boutique, située face à l'église anglicane, offre des produits aussi divers que pelles, lampes, bouilloires et recouvrement de tôle ; les tailleurs de pierres tombales Judson C. Malboeuf qui s'annonce en première page du Waterloo Advertiser, et Charles A. Hill ; les modistes et couturières Minnie Gladden, Jeannie Harris, Annie McAdams et Miss Butler ; le « grand tailleur de Montréal », Hector Castonguay, qui tient boutique dans la maison du boulanger François Bergeron, et d'autres encore.

               

En plein essor, la construction attire à West Shefford charpentiers et menuisiers. Ils sont neuf à demeurer au village en 1890. Parmi eux, Philibert Saint-Pierre, également mécanicien, qui aménage un atelier de menuiserie à même les locaux de l'ancienne fabrique de voitures de William et Robert Robinson, et les frères Philibert et Cléophas Vachon, qui se spécialisent dans la fabrication de portes, châssis et persiennes et qui possèdent un atelier, tout près du moulin à farine, sur le bord de la rivière.

Seule ombre à ce tableau, la disparition, après quelques années d'opération seulement, de la fabrique de voitures d'Olivier Dion. Cette entreprise semblait pourtant bien aller et, à la fin de l'hiver 1885, elle offrait à la clientèle 65 voitures de tous les styles pour le marché du printemps et de l'été. Trois ans plus tard, le Journal de Waterloo annonçait la faillite de l'entreprise. « Nous apprenons avec peine que M. Olivier Dion, carrossier de West Shefford, a dû faire une cession judiciaire de ses biens le 10 du courant38. » On saura plus tard qu'il est parti tenter sa chance aux États-Unis, comme bien d'autres avant lui.

Le village s'étant implanté et développé au milieu de terres agricoles, on y dénombre encore, en 1890, neuf fermes qui, preuve de leur dynamisme, procurent de l'emploi à dix familles de journaliers agricoles. Ces fermes appartiennent à sept anglophones et à deux francophones, Joseph Malboeuf et Zéphirin Brodeur.

Un vent de renouveau a donc soufflé sur West Shefford. En quelques années, celui-ci s'est transformé de simple hameau en un village dynamique qui, par le nombre de ses commerces, le luxe de plusieurs de ses résidences et l'importance de son cadre institutionnel, affiche désormais un air de prospérité, constitue un milieu où il fait bon vivre.